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Pastoralisme sur les monts d’Ardèche : un mode d’habiter le territoire

Cette étude menée en 2014 a été initiée par un appel à projets du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche qui portait sur les pratiques pastorales ovines sur ce territoire. La démarche était double : enquête ethnographique et reportage photographique.

Un des objectifs de l’étude était de contribuer à la production d’une connaissance sur le pastoralisme dans les Monts d’Ardèche, hier et aujourd’hui. Le projet était aussi porté par des enjeux contemporains de pérennisation de l’activité pastorale. Nous avons réalisé des enquêtes auprès de 21 éleveurs en activité, 4 personnes retraitées3, 2 bergers salariés de l’estive du Tanargue.  Nous avons rencontré des éleveurs sur les Cévennes Méridionales, les Hautes Cévennes, les Boutières, le plateau ardéchois, avec des troupeaux de tailles variées, diverses activités complémentaires et différentes situations de vie, installés depuis plus ou moins longtemps, dans un contexte de reprise ou non, travaillant seuls, avec un conjoint ou un associé, vendant en coopérative, à des grossistes ou en direct. Les entretiens étaient enregistrés ainsi que des moments de travail et l’environnement sonore. 

L’enquête ethnographique s’intéresse au point de vue des éleveurs, leur histoire de vie, leur conception du métier, ce qui motive leurs choix et modes d’exploitation, questionnant un certain rapport au vivant, à la terre, aux animaux, au paysage. La photographie vient nourrir l’observation, proposant une autre forme de rencontre, à travers la réalisation de portraits. Il s’agissait, à travers ces deux approches, d’étudier les relations qui se nouent entre des hommes, leurs troupeaux et leur territoire, à travers une activité d’élevage.

Rapport de synthèse

Rapport de synthèse

Cette étude a été initiée par un appel d’offre du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche qui portait sur l’étude des pratiques pastorales ovines sur ce territoire. La démarche recherchée était double : enquête ethnographique et reportage photographique. Le calendrier du projet courait sur une période allant de juin à octobre 2014.

Un des objectifs de l’étude était de contribuer à la production d’une connaissance sur le pastoralisme dans les Monts d’Ardèche, hier et aujourd’hui. Le projet était aussi porté par des enjeux contemporains de pérennisation de l’activité pastorale, et c’est ce deuxième aspect que nous avons privilégié, le contexte actuel de forte fragilisation de l’élevage ovin nous incitant à aborder les éleveurs avec un regard ancré dans le présent et tourné vers l’avenir de leur activité. Nos rencontres avec des personnes retraitées viennent éclairer les pratiques actuelles mais, peu nombreux, leurs récits n’ont pas fait l’objet d’une analyse historique.

Nous ne connaissions pas le parc des Monts d’Ardèche avant d’y venir pour l’enquête. Nous ne sommes pas non plus spécialistes du pastoralisme mais l’élevage de moyenne montagne m’était familier.1Nous avons travaillé à partir d’une liste de contacts de membres de groupements pastoraux2 qui nous ont été transmis par Richard Bonin, et d’autres contacts qui nous ont été donnés ensuite par les éleveurs eux-mêmes. Il est à noter cependant que quasiment tous les éleveurs que nous avons interrogés font partie de ces groupements, mis à part trois d’entre eux.

Nous avons réalisé des enquêtes auprès de 21 éleveurs en activité, 4 personnes retraitées3, 2 bergers salariés de l’estive du Tanargue. Les entretiens étaient enregistrés ainsi que des moments de travail et l’environnement sonore des éleveurs. Cette synthèse est une première mise à plat des échanges qui se sont déroulés au cours de l’été 2014. Notre présence sur le terrain s’est organisée en cinq séjours de 4 à 10 jours entre le 13 juin et le 14 août, et une journée début octobre, chez Guilhem Dangel, qui nous a permis de voir des naissances. Nous avons rencontré des éleveurs sur les Cévennes Méridionales, les Hautes Cévennes, les Boutières, le plateau ardéchois, avec des troupeaux de tailles variées, diverses activités complémentaires et différentes situations de vie, installés depuis plus ou moins longtemps, dans un contexte de reprise ou non, travaillant seuls, avec un conjoint ou un associé, vendant en coopérative, à des grossistes ou en direct. Les éleveurs des Cévennes méridionales sont sur-représentés proportionnellement à l’ensemble, sans doute parce que notre premier séjour a commencé par le week-end de la transhumance sur le Tanargue au cours de laquelle nous avons noué de nombreux contacts.

Le temps passé avec les personnes est primordial pour ce type d’enquête qui privilégie la rencontre, la relation. C’est le temps qui permet de dépasser les situations d’entretiens formels pour des moments d’observation et d’échanges plus spontanés, et simplement de faire connaissance. Le photographe avait aussi besoin de tirer profit de différentes qualités de lumière et de suivre les éleveurs dans divers moments de travail. Nous avons donc projeté de passer une journée avec chaque personne. C’était pour nous un temps minimum dans le cadre imposé par le calendrier. Presque tous les éleveurs que nous avons contactés ont bien voulu prendre ce temps-

Cette étude a été initiée par un appel d’offre du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche qui portait sur l’étude des pratiques pastorales ovines sur ce territoire. La démarche recherchée était double : enquête ethnographique et reportage photographique. Le calendrier du projet courait sur une période allant de juin à octobre 2014.

Un des objectifs de l’étude était de contribuer à la production d’une connaissance sur le pastoralisme dans les Monts d’Ardèche, hier et aujourd’hui. Le projet était aussi porté par des enjeux contemporains de pérennisation de l’activité pastorale, et c’est ce deuxième aspect que nous avons privilégié, le contexte actuel de forte fragilisation de l’élevage ovin nous incitant à aborder les éleveurs avec un regard ancré dans le présent et tourné vers l’avenir de leur activité. Nos rencontres avec des personnes retraitées viennent éclairer les pratiques actuelles mais, peu nombreux, leurs récits n’ont pas fait l’objet d’une analyse historique.

Nous ne connaissions pas le parc des Monts d’Ardèche avant d’y venir pour l’enquête. Nous ne sommes pas non plus spécialistes du pastoralisme mais l’élevage de moyenne montagne m’était familier.1Nous avons travaillé à partir d’une liste de contacts de membres de groupements pastoraux2 qui nous ont été transmis par Richard Bonin, et d’autres contacts qui nous ont été donnés ensuite par les éleveurs eux-mêmes. Il est à noter cependant que quasiment tous les éleveurs que nous avons interrogés font partie de ces groupements, mis à part trois d’entre eux.

Nous avons réalisé des enquêtes auprès de 21 éleveurs en activité, 4 personnes retraitées3, 2 bergers salariés de l’estive du Tanargue. Les entretiens étaient enregistrés ainsi que des moments de travail et l’environnement sonore des éleveurs. Cette synthèse est une première mise à plat des échanges qui se sont déroulés au cours de l’été 2014. Notre présence sur le terrain s’est organisée en cinq séjours de 4 à 10 jours entre le 13 juin et le 14 août, et une journée début octobre, chez Guilhem Dangel, qui nous a permis de voir des naissances. Nous avons rencontré des éleveurs sur les Cévennes Méridionales, les Hautes Cévennes, les Boutières, le plateau ardéchois, avec des troupeaux de tailles variées, diverses activités complémentaires et différentes situations de vie, installés depuis plus ou moins longtemps, dans un contexte de reprise ou non, travaillant seuls, avec un conjoint ou un associé, vendant en coopérative, à des grossistes ou en direct. Les éleveurs des Cévennes méridionales sont sur-représentés proportionnellement à l’ensemble, sans doute parce que notre premier séjour a commencé par le week-end de la transhumance sur le Tanargue au cours de laquelle nous avons noué de nombreux contacts.

Le temps passé avec les personnes est primordial pour ce type d’enquête qui privilégie la rencontre, la relation. C’est le temps qui permet de dépasser les situations d’entretiens formels pour des moments d’observation et d’échanges plus spontanés, et simplement de faire connaissance. Le photographe avait aussi besoin de tirer profit de différentes qualités de lumière et de suivre les éleveurs dans divers moments de travail. Nous avons donc projeté de passer une journée avec chaque personne. C’était pour nous un temps minimum dans le cadre imposé par le calendrier. Presque tous les éleveurs que nous avons contactés ont bien voulu prendre ce temps-

là, nous recevant sur leur lieu de vie, alors qu’ils gardaient les animaux, nous laissant les suivre pour des déplacements de troupeau, en bergerie pour l’alimentation ou des soins, lors de travaux de fenaison, de clôture, pendant la découpe de viande, acceptant notre présence au moment de l’agnelage, et partageant bien souvent avec nous leur repas. Nous avons ressenti à chaque fois de leur part une envie de partager leur métier et ce qui fait leur mode de vie, leurs aspirations et leurs craintes. Aucune de ces rencontres n’était anodine, chacune amenant un éclairage nouveau, un point de vue particulier, et c’est à grand regret que nous avons quitté le territoire à l’automne sans avoir pu explorer les autres saisons du pastoralisme.

L’enquête ethnographique s’intéresse au point de vue des éleveurs, leur histoire de vie, leur conception du métier, ce qui motive leurs choix et modes d’exploitation, questionnant un certain rapport au vivant, à la terre, aux animaux, au paysage. La photographie vient nourrir l’observation, proposant une autre forme de rencontre, à travers la réalisation de portraits. Il s’agissait, à travers ces deux approches, d’étudier les relations qui se nouent entre des hommes, leurs troupeaux et leur territoire, à travers une activité d’élevage.

Le territoire dont parlent les éleveurs n’est pas le territoire administratif du PNRMA, c’est le territoire subjectif, vécu par chacun d’entre eux, territoire auquel il se sent appartenir : l’Ardèche, les Cévennes, et très souvent « la pente » qui reste une caractéristique territoriale presque unanimement partagée. C’est aussi le territoire resserré de son activité, qui est habité, travaillé : les terres pâturées, fauchées, et le territoire plus large et polymorphe dont il dépend : le plateau, la montagne, les crêtes, mais aussi les lieux d’abattage, de vente, à une autre échelle Bruxelles comme lieu où sont prises les décisions qui le concernent. Ces territoires de moyenne montagne, relativement isolés géographiquement, sont aujourd’hui reliés à l’Europe et au monde par un cadre économique dont les éleveurs dépendent pour subsister4 et la tension est forte entre les réalités locales et cet ordre global, à mille lieux des réalités des éleveurs que nous avons rencontrés et auquel ils sont sommés de se conformer.

Le contexte local est caractérisé par une ressource pastorale pauvre et des conditions d’exploitation peu mécanisables et difficiles. Subissant depuis l’après-guerre une forte déprise agricole, ces territoires sont gagnés par la broussaille et un ensauvagement que les agriculteurs, trop peu nombreux, ne peuvent plus maîtriser mais qu’ils parviennent, par leur travail et la présence de leurs troupeaux sur le terrain, à contenir. Les éleveurss vivent modestement, à l’image de la ressource disponible, conduisant des exploitations ovines peu rentables, le plus souvent combinées à des activités complémentaires. Les pratiques pastorales sont pour eux une façon d’habiter pleinement ces espaces montagnards, en étant par leur activité en relation et en interaction constante avec leur milieu. Insérés dans des relations de dépendance aux conditions climatiques, de sol, de flore, de faune, leur activité repose sur un équilibre toujours précaire. Dans ce contexte, on a affaire à des personnes qui toutes ont fait des choix de vie très affirmés et qui témoignent d’un fort attachement à leur lieu de vie. Une chose qui m’a beaucoup frappée en parcourant ces espaces avec eux est la connaissance intime qu’ils ont de leur milieu et le soin qu’il lui porte, comme si cette intimité qui s’arrête pour beaucoup d’entre nous aux murs de notre habitation ou de notre propriété s’étendait ici par delà les murs à chaque terre pâturée par leurs animaux.

Parler d’habiter, « c’est traiter la dimension géographique dans sa double portée essentielle, existentielle et politique. Autrement dit, habiter, c’est bien se construire en construisant le Monde. C’est la possibilité même de s’affirmer, singulièrement, par, dans, avec, voire contre sa géographie »6 Dès lors que l’on considère la notion d’habiter telle que l’a définie Olivier Lazzarotti, le monde intérieur, celui des représentations, de la pensée, des émotions, n’est pas séparé du monde extérieur et de l’observation des paysages. A travers cette notion d’ « habiter » on pourra s’interroger sur l’action des éleveurs et de leurs animaux sur les lieux qu’ils occupent, mais aussi sur l’influence profonde qu’exercent sur eux les animaux et le milieu ; comment le regard singulier qu’ils portent sur l’espace qu’ils habitent détermine la relation qu’ils entretiennent avec leurs voisins, comment la façon dont ils façonnent le paysage inscrit en eux une manière d’être au monde et marque le monde de leur passage.

1 Dans la région du Diois que j’habite depuis 5 ans, je me suis intéressée à l’élevage ovin à travers différents travaux

sonores : Le loup dans la bergerie (2012) http://www.arteradio.com/son/615988/le loup dans la bergerie/;

Les gens de la Terre (2012-2014), https://soundcloud.com/c-fontana-sound-docs.

2 4 Groupements pastoraux ont été constitués grâce au Plan Pastoral des Monts d’Ardèche. Cette structuration des éleveurs a pour objectif « une mobilisation collective pour la mise en oeuvre de projets de développement » (source PNRMA).

3 Dont M. Ambert interrogé avec ses filles Isabelle et Béatrice.

4 Cf l’article de Bruno Latour sur l’évolution du concept de territoire et inadaptation des administrations territoriales à le représenter. « La mondialisation fait-elle un monde habitable ? », 2009

5J’ai choisi ici d’utiliser le mot « éleveur », qui est le terme le plus souvent employé par les personnes interrogées au cours de nos entretiens, le mot « berger » étant utilisé essentiellement pour évoquer la garde et la conduite du troupeau par bergers salariés ou par des éleveurs (donc réservé aux éleveurs qui gardent). Les uns et les autres emploient aussi fréquemment les termes « d’agriculteur » et de « paysan », plus rarement (3 citations seulement dans les enregistrements) le terme « d’exploitant agricole ».

6 Olivier Lazzarotti, 2010

CF Et c’est quoi un paysan, pour vous ?

HEB Un paysan, pour moi, c’est quelqu’un qui s’insère d’une certaine manière auprès d’une instance qui est la nature, qui fait très bien les choses, et qui va essayer de concilier ce que, dans l’échelle humaine, on est susceptible de pouvoir faire, sans tout remettre à plat. Non, c’est tel que, il faut savoir vivre avec ça. Le paysan pour moi c’est ça, c’est le partage au quotidien de ce qui nous est donné, que ce soit un temps de soleil, un temps de brume, un temps de pluie, faire avec ces éléments-là. Voilà, pays, paysan, chaque pays a sa particularité, et puis ici ce n’est pas non plus vouloir refaire la Normandie ou la Beauce, non, c’est de l’agriculture raisonnée. Dans le temps les gens faisaient avec, il faut savoir faire avec aussi. » (Houmad El Bezzazi, Issamoulenc, Lafayot/ Le col de Sarrasset)

Le pastoralisme est défini comme l’ensemble des activités d’élevage qui valorisent, par un pâturage extensif, les ressources fourragères spontanées des espaces naturels, pour assurer tout ou partie de l’alimentation des animaux. A l’échelle du Parc des Monts d’Ardèche, toutes les exploitations d’élevage extensif sont concernées car elles utilisent toutes des surfaces en landes, parcours, sous-bois, sur lesquelles la ressource fourragère pousse spontanément, sans intervention extérieure.8

L’activité pastorale repose sur une recherche d’équilibre entre la ressource disponible sur un territoire donné, les besoins de l’éleveur et le troupeau qu’il constitue : « Chaque exploitation a son équilibre à trouver en fonction de ses pâturages, de l’herbe qu’elle a et de la période de l’année où elle a plus d’herbe »9. Cet équilibre est fragile, il dépend du climat, du relief, du sol, de la faune sauvage, mais aussi du contexte social, de l’histoire de l’éleveur et de ses valeurs, et de ce qu’il attend en terme de rémunération de l’élevage. Les modes de productions sont ainsi extrêmement diversifiés sur le territoire. La taille du troupeau, le choix des races, l’organisation des pâturages répondent à des situations environnementales et à des histoires de vie particulières, selon qu’on se situe dans un contexte de reprise d’exploitation ou non, que l’éleveur a des activités complémentaires ou pas, un conjoint qui travaille avec lui ou à l’extérieur.

La stabilisation du troupeau en nombre de mères et en nombre d’agneaux vendus se met en place souvent plusieurs années après l’installation. Elle est le résultat d’ajustements successifs (utilisation de nouvelles surfaces, pose de clôtures, extension d’une bergerie, acquisition de nouvelles races, modification du calendrier d’agnelage, etc.) et toujours susceptible d’évolution. Rien n’est acquis dès lors que l’activité est organisée en relation étroite avec l’environnement et ce qu’il offre, et en réponse à des choix de vie qui peuvent évoluer au cours du temps.

Le territoire du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche compte plus de 38 000 ha en prairies naturelles, landes et parcours. A ces surfaces s’ajoutent les surfaces en châtaigneraies, exploitées ou non, qui sont pâturées par les troupeaux10.

Quelques coins d’herbe, des ronces, du genêt, des orties, des feuilles, malgré la pauvreté apparente des pâturages, la ressource pastorale est assez diversifiée et les brebis s’adaptent aux territoires de broussaille pour peu qu’ils soient un peu entretenus, ce qui demande, en réalité, un travail considérable. Le genêt, légumineuse, est une ressource susceptible d’être valorisée par les animaux mais son extension est considérée comme un véritable fléau. Les brebis ne le mangent qu’à l’état de jeunes pousses et pour être utilisé, il doit donc être maîtrisé, ce qui n’est pas toujours possible, du fait de surfaces détenues trop importantes par rapport à la taille du troupeau ou bien à cause d’un manque de considération – et donc de gestion- de la broussaille et de son potentiel nutritif, par rapport à celui de l’herbe. L’INRA et l’éducation agricole ont travaillé depuis l’après guerre sur les prairies de montagne et de plaine pour bâtir des références fourragères basées sur la richesse en énergie et en protéine de l’herbe. L’herbe a donc été pendant longtemps la référence en matière de pâturage. Le pâturage des landes à genêts nécessite d’avoir une autre vision de la ressource et du potentiel nutritif des milieux, qui n’est pas encore généralisée. Depuis une dizaine d’année des travaux montrent que le pâturage des broussailles, des ligneux, des genêts présente également un intérêt car il est complémentaire de l’herbe, renforce l’appétence, stimule la digestion.. Et le regard des éleveurs tend à se transformer à travers leur expérience du terrain et par des formations.

Les années de grande sécheresse, ou plus régulièrement en août ou septembre dans les zones sèches comme à Antraigues-sur-Volane, quelques uns11 utilisent le feuillage des arbres pour l’alimentation, plus particulièrement le frêne, ce que les anciens appelaient « faire la feuille » ou « la rame ». L’automne et l’hiver, les châtaignes non ramassées constituent pour les brebis un apport alimentaire conséquent, et les pâturages de montagne nourrissent les troupeaux qui transhument l’été.

« Le cévenol vit grâce au châtaignier et le châtaignier vit grâce au cévenol » (PT. Louche, Laval d’Aurelle)

La châtaigne tient une place considérable dans l’agriculture du territoire, elle compose 30 à 60 % du revenu de certaines exploitations. Cette particularité ardéchoise a permis de maintenir en place de nombreux petits troupeaux qui n’auraient sans doute pas perduré en l’absence de cette production ou de l’apport alimentaire qu’elle constitue pour les animaux. La châtaigne offre une ressource riche et disponible, qui compense bien souvent les maigres récoltes de foins, et permet aux éleveurs de restreindre les apports en bergerie l’hiver, et donc de gagner en autonomie. Dans de rares cas elle est consommée pour la finition des agneaux12, elle permet en tous cas de bien « retaper » les brebis avant l’entrée dans l’hiver, et de nourrir correctement des brebis allaitantes ou en gestation. Les brebis pâturent sous les châtaigniers sauvages et quelques fois sous les châtaigniers entretenus après la récolte pendant laquelle elles sont mises à l’écart. Elles sont aussi utilisées avant la récolte pour nettoyer sous les châtaigniers qui ne disposent pas

de filets13. Cette ressource est rationnée en novembre par certains éleveurs car les brebis, qui en raffolent, pourraient « s’en rendre malades ». Isabelle Avond à Saint Julien-du-Gua garde ses brebis sous les châtaigniers les 15 premiers jours qui suivent la récolte des châtaignes pour les habituer, petit à petit, à cette alimentation, les laissant chaque jour un peu plus et jusqu’à ce qu’elles sortent d’elles-mêmes des châtaigniers.

Le cynips14, arrivé récemment sur le territoire, est une menace pour les éleveurs dont la récolte de châtaigne constitue un revenu, et pour tous ceux qui l’utilisent comme aliment privilégié des brebis en saisons automnale et hivernale. L’impact du cynips est double puisque la diminution de la ressource en châtaigne diminuerait l’apport alimentaire prélevé sur le terrain, pour un achat accru de céréales ou d’aliment, et qu’elle réduirait par ailleurs la part dégagée par la production de châtaignes proprement dite.

Depuis le début de la problématique du cynips, industriels, Parc, collectivités, profession se sont réunis pour établir une stratégie de lutte et pour anticiper l’après cynips. Des aides sont ainsi mobilisées pour reconquérir de la châtaigneraie, augmenter les surfaces en production, rénover, greffer, replanter. La mobilisation concerne aussi les citoyens dans le cadre d’un appel au don pour sauver la châtaigneraie et financer des lâchers de thorymusls.

Tous les éleveurs ont introduit le thorymus, prédateur du cynips, et sont confiants sur son action de régulation à long terme mais il s’attendent à voir leur production diminuer pendant quelques années, ce qui les oblige à revoir l’équilibre de leurs productions et à mettre en place des stratégies compensatoires (augmenter la part d’autres productions, augmenter le nombre de brebis, laisser les animaux plus longtemps en montagne à l’automne…)16. Parallèlement, la Chambre d’agriculture travaille à mobiliser des aides permettant d’amortir les chutes de trésorerie pour les années à venir. Un fond de compensation a été mobilisé et devrait permettre pour les professionnels de couvrir environ 75% des pertes. On ne sait pas ce qu’il en sera pour les non professionnels et ceux pour lesquels la châtaigne constitue une ressource alimentaire familiale et pour les animaux.

L’organisation des surfaces dans la pente, si elle rend le travail difficile, permet de jouer avec le climat et de trouver de l’herbe l’été sur les pâturages les plus hauts, souvent sur des crêtes. Certains éleveurs qui ont des prés de fauche sur le plateau ardéchois montent leurs animaux l’été après la fenaison et les parquent là-haut, ce qui permet aux pâturages du bas de se renouveler. L’achat de terres sur le plateau par des éleveurs des secteurs de pente adjacents, dans les années 70 leur a permis d’augmenter l’herbage en bas, et leur cheptel. Mais l’abandon de prés de fauche, trop difficiles à travailler pour des pâturages, s’est fait au détriment du paysage, un pré non fauché se refermant plus facilement.

Seize éleveurs des Cévennes organisent une transhumance sur le plateau du Tanargue entre le 15 juin et le 15 septembre. Les pâturages du plateau du Tanargue tiennent une place importante dans l’organisation annuelle de la ressource alimentaire de leurs troupeaux dont l’équilibre repose pour partie sur cette estive collective.

« Moi je trouve que le troupeau, il est plus là pour entretenir le paysage que pour produire des agneaux. Parce que voilà, on fait des agneaux à l’herbe, on met 4 ou 5 mois pour les produire. Ce n’est pas de l’industrie d’agneaux, donc pour moi, le troupeau il a plus un impact sur le paysage. Presque l’impact premier, c’est le paysage avant de produire des agneaux, c’est comme ça que je le vois. » (Guilhem Dangel, Vals-les-Bains)
Le pâturage nécessite un entretien et une gestion suivie. La maitrise de la broussaille et des plantes invasives est une pratique depuis toujours associée à l’élevage extensif : entretenir ses parcours, optimiser les pâturages pour assurer aux animaux une alimentation diversifiée, de qualité et en quantité suffisante. Depuis les années 90, les mesures agro-environnementales ont mis en avant le rôle des éleveurs dans la maîtrise de l’embroussaillement, le renforcement des écosystèmes et la limitation des risques d’incendie. Ces mesures les ont incités à maintenir une pression sur leurs pâturages, alors que la production d’agneaux elle-même était de moins en moins valorisée. Dès lors, leur statut a changé, changement qui selon François Blache a pu s’apparenter à un « bouleversement culturel », modifiant l’image que les éleveurs avaient d’eux-mêmes. Quasiment tous considèrent désormais leur rôle dans l’entretien des milieux ou dans « l’aménagement de l’espace »17 comme prépondérant alors qu’il résulte, depuis toujours, de leur travail auprès des animaux pour le suivi de l’alimentation. Ce bouleversement a modifié aussi le regard qu’on portait sur eux : « ça a été compliqué et c’est toujours compliqué auprès du public lambda qui ne comprend pas qu’est-ce que c’est que ces paysans, c’est des fonctionnaires… ! »18
Avec la déprise agricole, et l’abandon de la garde systématique pour des parcs clôturés, l’entretien sur les territoires de pente est de plus en plus difficile. Dans la plupart des secteurs, la pente et la pierrosité rendent la mécanisation des surfaces impossible. L’altitude, le climat, aussi bien en été qu’en hiver, imposent des contraintes supplémentaires. Enfin, les sols pauvres sont peu profonds et acides. Les pluies cévenoles, associées aux fortes pentes, suscitent des problèmes d’érosion qui réduisent encore les potentialités des milieux pastoraux19.
Dans ce contexte d’extrême fragilité du milieu, le savoir-faire de l’éleveur peut s’apparenter, comme le dit Sébastien Bourdely, à un art, « l’art de tenir la broussaille par les bêtes »20. Le pâturage peut très vite se dégrader, ou au contraire être renforcé par cette intervention des hommes et des animaux. L’art de tenir la broussaille se décline en différentes techniques que l’éleveur emploie pour débroussailler et « pour que la motte revienne », pour que l’herbe se refasse et que le genêt ne repousse pas plus vite que l’herbe… Pour Vincent Rieu, éleveur à Monselgues, il s’agit de « trouver un équilibre sur une exploitation donnée entre le sol nu et la forêt ».
« Tenir les animaux à la garde » permet de maîtriser leur intervention sur le milieu et de l’orienter. Bien que le parcage des animaux soit quasi généralisé, près de la moitié des éleveurs du territoire pratiquent la garde21, particulièrement autour du Tanargue, parce que leurs espaces clôturés sont insuffisants , pour économiser le foin ou diriger davantage l’alimentation sur certaines zones, parce que la fragilité du sol et du bâti ancien de terrasses ne peut supporter qu’une intervention très dirigée des animaux, ou encore parce qu’ils se réservent, quand c’est possible, des moments de conduite pour l’observation du troupeau. Quelques uns gardent quasiment toute l’année, d’autres sur des périodes données, jamais pendant la période estivale où le travail de fenaison prend beaucoup de place.

La plupart des éleveurs qui montent leurs animaux l’été sur le Tanargue gardent eux-mêmes et ils confient l’été leur troupeau à deux bergers salariés. Du fait de leur statut d’ « éleveurs bergers », ils entretiennent des relations qu’ils considèrent comme particulièrement satisfaisantes avec les bergers salariés, dans un respect mutuel dont témoigne Mathias Guibert, berger sur le Tanargue en 2014 et éleveur dans les Alpes :

« MG Le plus qui change pour moi, c’est la relation avec les éleveurs. Dans les Alpes, c’est des gros élevages alors c’est assez dur, les bergers ils montent, ils vont en chier et ils ne se plaignent pas.

CF Ça change ici parce que ce sont des éleveurs qui gardent aussi ?

MG Et parce que c’est des petits éleveurs, c’est pas des mecs, nous on les appelle les Pelo les mecs qui ont 2 ou 3000 brebis, qui ont 5 ou 6 bergers l’été, juste monter les croquettes c’est déjà…

CF Et ici, vous avez des contacts réguliers avec les éleveurs pendant l’estive ?

MG Ici oui, et c’est assez cool, c’est assez sain, c’est pas une relation employé employeur classique, dégueu quoi. Ils ne nous chouchoutent pas mais ils sont contents qu’on soit là et ils nous mettent dans les supers conditions. Et ils ont monté des brebis qui étaient en état. »

La gestion de l’herbe est au coeur du savoir faire du berger, dont le travail consiste à valoriser au mieux la ressource sur un territoire donné, à s’assurer que les brebis mangent bien et qu’elles sont en bonne santé.

« DL C’est bien parce qu’ici, il faut vraiment essayer de trouver le top de la solution pour valoriser au maximum. Je trouve ça bien parce que c’est la base du métier. La base du métier c’est de faire manger les brebis donc de gérer correctement son herbe hiver comme été. (…)

CF Donc le travail bien fait, c’est des pâturages qui sont bien utilisés ?

DL Oui, pour que l’année d’après on puisse se dire qu’il y aura peut-être encore plus d’herbe, et que les brebis pourront manger jusqu’au bout. Optimiser c’est le mot pour moi, se dire qu’on peut optimiser dans son travail tout le temps c’est rassurant je trouve, pour le moral en fait. Ca tombe bien puisqu’on est tombé sur un endroit où on peut faire mieux. » (Damien Lamy, Berger sur le Tanargue en 2013 et 2014)

Cette conduite était menée par les anciens qui gardaient dans une grande proximité entre le berger et son troupeau. Aujourd’hui, sauf quelques exceptions, tous les éleveurs ont clôturé des parcs22 et l’alimentation est à la fois moins dirigée (certaines parties, plus ou moins importantes selon la taille des parcs, ne sont pas exploitées), et moins stimulée (l’été les brebis chôment une bonne partie de la journée dans les parcs). Dans les espaces clôturés, elles se débrouillent et l’éleveur passe régulièrement les voir, leur donner du sel, prodiguer des soins, et les déplacer d’un parc à l’autre au cours des saisons et selon leur état. La pratique des lots permet de déplacer les animaux sur des surfaces plus ou moins riches selon leurs besoins alimentaires. Les brebis en lactation ont les meilleurs prés et les plus accessibles, les autres peuvent aller dans les endroits plus difficiles d’accès, et diversifier leur alimentation.

Les espaces pâturés sont gérés plus ou moins étroitement. Certains se contentent de petites surfaces sur lesquelles ils vont intervenir régulièrement pour favoriser l’herbe, d’autres ont des surfaces plus importantes où les brebis trouveront de quoi se nourrir en se déplaçant davantage, mais exerçant moins de pression sur le milieu. Pour tenir la broussaille comme le genêt, très dominant sur le territoire, ou encore le brachypode, invasif sur certaines surfaces, l’idéal est de pouvoir parquer « assez serré », si l’éleveur a les moyens de faire de petits parcs. Il va chercher à exercer la pression des brebis sur les jeunes pousses de broussaille, à « les faire tirer » alors que la ressource est encore tendre car le genêt ensuite se transforme en « bois » dont elles ne voudront pas. L’article 19 a pu inciter des éleveurs comme Yves Chanal à Chanéac à créer des parcs plus petits, dans son cas pour maîtriser le brachypode invasif sur ses surfaces. Passionné par le pastoralisme il a suivi avec intérêt des formations organisées par l’intermédiaire du Groupement de Valorisation Agricole. Des éleveurs se sont quelquefois associés à des chercheurs ou à des gestionnaires de l’environnement pour leur action et leur connaissance du milieu. Vincent Rieu travaille en collaboration étroite avec le Conservatoire d’Espaces Naturels de Rhône Alpes (CEN) sur la gestion du réseau de tourbières du plateau de Montselgues, menant ses brebis pour des travaux de débroussaillage tout en tenant compte des espèces protégées23. Il est aussi consulté pour sa connaissance fine de la zone par le conseil général qui y réalise des acquisitions foncières24.

Si la garde est encore très valorisée, certains éleveurs comme Vincent Rieu défendent aujourd’hui une forme de « laisser-faire », en particulier dans les pâturages vastes et assez pauvres. Selon lui, et d’après les observations qu’il a tiré des recherches menées avec le CEN, les brebis vont naturellement prélever ce dont elles ont besoin pour se nourrir et rester en bonne santé si on les laisse faire : « Quand elles ont mangé trop humide ou trop fin, elles vont chercher quelque chose de plus grossier pour leur permettre de ruminer, pour activer la rumination. Si on leur donne que du grain mettons, elles se gonflent, ça ne marche pas. Il faut laisser faire la nature ! », les agneaux apprenant par mimétisme de leur mère la bonne façon de se nourrir, ce que Vincent Rieu appelle « l’éducation à manger la broussaille. » Linda Bouet, sur les crêtes de Barnas, laisse ses brebis en liberté sur un vaste territoire. Les animaux perdent toute familiarité et évoluent en autonomie. Elle aussi considère qu’il faut « laisser faire la nature ». Les pratiques de Vincent comme de Lynda sont en adéquation avec les territoires qu’ils occupent et la situation de déprise agricole25. Dans le même sens, Sylvie Volle est attentive aux plantes choisies par les brebis et aux rôles que ces plantes jouent dans leur équilibre alimentaire. Tous trois considèrent ici les brebis comme acteurs du pastoralisme (au même titre que les chiens de façon plus unanime) et capables de s’alimenter de la meilleure façon, discours qui tranche avec d’autres propos selon lesquels, sans bergers, les brebis vont toujours aller manger la même chose et ne savent pas s’autoréguler.

« Moi j’apprend plein de choses, je regarde et après j’essaie de me renseigner. Quand on est arrivés par exemple en bas (hivernage à Lanas), les brebis, elles se jetaient sur les baies de cade, du genévrier, je me dis : quand même, il faut que je fasse gaffe, peut-être qu’elles ne connaissent pas, parce que du coup elles ne connaissaient pas la végétation du sud… peut-être que ça peut être toxique pour elles… et puis, sur le coup, je n’avais rien trouvé là-dessus et un jour dans une formation avec un vétérinaire, on me parle du cade comme un vermifuge naturel, mais c’est incroyable je dis !.. Et il y a d’autres plantes qu’elles vont manger comme ça, selon leurs besoins. » (Sylvie Volle, Molines, Dornas et Lanas)

Les brebis peuvent tirer de la broussaille leurs besoins en alimentation mais leur impact de débroussaillage est limité. Elles peuvent la faire régresser mais, dès lors que l’éleveur relâche la pression du troupeau, le genêt repousse. Son rôle sur le milieu et les pâturages ne se limite donc pas à la conduite des animaux, l’entretien mécanique est toujours nécessaire et l’écobuage, en dernier ressort, s’avère indispensable dans beaucoup de secteurs, mais ne fonctionne que s’il est suivi par une intervention animale sur la repousse.

Le territoire du Parc des Monts d’Ardèche compte plus de 480 exploitations détenant des ovins mais 64 % d’entre elles ont moins de 45 brebis. Il peut s’agir d’exploitations avec un autre élevage, une activité complémentaire, ou d’exploitations non professionnelles avec quelques animaux pour l’entretien d’une petite châtaigneraie par exemple. Seulement 30 exploitations ont plus de 300 brebis et parmi celles-ci 4 ont plus de 500 brebis. Les exploitations ovines se concentrent principalement sur la zone des Boutières, avec des densités supérieures à 1000 brebis par commune ou encore au sud-ouest du Parc, sur la commune de Montselgues et les communes autour du Tanargue. Le Parc comptabilise plus de 34 000 brebis en 2010 avec plus de la moitié de l’effectif situé dans les Boutières.26

Tous les éleveurs que nous avons interrogés sont des éleveurs professionnels et ont plus de 60 brebis, 8 ont de 60 à 150 brebis (5 en Cévennes méridionale, 1 à Balazuc qui estive sur le Tanargue, 2 en Haute Cévennes), 9 de 151 à 300 brebis (2 en Cévennes Méridionale, 2 en Haute-Cévennes, 4 dans les Boutières), 4 ont de 300 à 500 brebis (2 dans les Boutières, 1 en Haute-Cévennes, un sur le plateau ardéchois). Proportionnellement à leurs nombres respectifs sur les différents secteurs du territoire, les éleveurs des Boutières sont sous-représentés dans notre échantillon, et les éleveurs des Cévennes Méridionales surreprésentés.

La situation du territoire est celle d’une agriculture de montagne assez éloignée du modèle d’agriculture dominant aujourd’hui : des troupeaux de petites tailles, une mécanisation limitée, une utilisation de la chimie (insecticides, engrais, débroussaillants) très restreinte27, des rendements de production modestes, la qualité étant privilégiée le plus souvent au détriment de la quantité produite. Les exploitations sont souvent associées à des activités complémentaires et les pratiques d’élevage tendent vers l’extensif. Même pour ceux qui font de l’agneau de bergerie, le travail sur les pâturages avec les mères reste au coeur de l’activité.

Les terrains en pente, fragiles, ne pouvant pas accueillir de gros troupeaux, les plus importants sont gérés par lots :

« Dans des régions comme ici, 500 brebis elles ne sont pas ensemble. Il y a 100 brebis dans un parc, une centaine là, peut-être 50 à côté mais ce n’est que des petits lots parce qu’ici ce n’est pas gérable le gros troupeau, le terrain craint beaucoup, le terrain se détruit facilement parce que ce n’est pratiquement que du sable alors ça ravine facilement. C’est pour ça que c’est tout divisé les troupeaux. Un troupeau… 150 brebis, maximum 200 peut-être… C’est piétiné, c’est ce qu’il faut craindre. Quand elles s’ennuient elles se mettent à tourner et ça ne fait que drayer comme on dit dans notre jargon (Gérard Giraud à Saint-Julien-du-G ua).

Dans ce contexte de grande fragilité du terrain, augmenter le troupeau ne permet pas nécessairement d’augmenter la productivité car on augmente beaucoup le travail et les charges. Mais pour ceux qui ont beaucoup de bêtes, diminuer la taille d’un troupeau ne s’envisage pas toujours facilement. Tout semble affaire de lâcher prise, s’adapter au milieu plutôt que de lutter pour l’adapter à une production souhaitée.

Les éleveurs sur le territoire privilégient l’adaptation des animaux au terrain, à travers le choix de races rustiques, « des brebis qui se débrouillent avec ce qu’elles ont dehors », même si elles ne sont pas les plus compétitives au niveau de la production. Le choix de certaines races en voie de disparition comme la Rouge du Roussillon ou la Raïole peut être motivé par souci de préservation exprimé par l’adhésion à des associations de sauvegarde comme l’Association des Eleveurs de brebis Rouges du Roussillon, Caussenardes des Garigues et Raïoles à laquelle plusieurs éleveurs des Cévennes participent. L’attachement familial et sentimental à une race joue dans son maintien d’une génération à l’autre. Ainsi la BMC, Blanche de Lozère ou Blanche du massif central, est de loin la race la plus représentée dans les troupeaux que nous avons vus, alors même que cette race, améliorée génétiquement, a aujourd’hui beaucoup perdu de sa rusticité. Elle est suivie dans notre « échantillon » de la Rouge du Roussillon et de la Noire du Velay. On note que plusieurs troupeaux sont en conversion Mérinos, ce que certains interprètent comme un effet de mode, ou comme une incitation des coopératives. D’autres diront que les expériences des uns profitent aux autres, et que cette race est adaptée au travail en extérieur et en parcs, qui est la pratique la plus courante.

De nombreux troupeaux sont de races mixtes28, tendance plus accentuée dans les Cévennes, ce que ne manque pas de noter Mathias Guibert, berger sur le Tanargue et éleveur dans les Alpes qui est plus habitué à des troupeaux uniformes. On a dénombré pas moins de 15 races représentées dans les 21 troupeaux que nous avons observés, ce qui est remarquable sur le plan de la biodiversité et exprime des choix de races très personnalisés.

Les éleveurs bergers choisissent des marcheuses, (Rouges, Raïoles, Bizet), capables de « faire du stock », de « faire du gras » dans les périodes d’opulence29. LA BMC est une race adaptée à l’environnement montagnard, qui ne craint pas le froid et le vent hivernal. Une race cependant lourde, réputée se déplacer plus que nécessaire. Selon Jean-Marc Dupuy, à force de sélection, la BMC ne fait plus de gras mais plus de réserves non plus, ce qu’il fait quelle mange beaucoup :

« Les brebis ne font pas de réserve donc il faut des prés plus riches.. avec des engrais ! C’est un cercle vicieux ! Après il faut plus de nourriture, plus de protéines… Que les Rouges elles auraient tendance à faire du gras, les Raïoles aussi, elles auraient tendance à faire du stock. C’est la brebis accordéon la brebis des Cévennes » (Jean-Marc Dupuy, Balazuc, estivant sur le Tanargue).

Alain Debard, qui a travaillé avec un sélectionneur sur la BMC pour augmenter sa prolificité, l’a vue évoluer vers des animaux extrêmement prolifiques mais qui ont perdu en adaptation au terrain et en valeurs maternelles :

« On avait 25% de brebis qui n’en faisaient qu’un et 65 % qui en faisaient deux, donc on a dit : Il faudrait qu’elles en fassent toutes deux. On travaillait avec un sélectionneur en Haute-Loire, 20 ans après on a eu toujours 20% de brebis qui n’en faisaient qu’un mais dans les 85% qui en faisaient normalement deux, il y en avait 35 à 40% qui en faisaient trois et plus, et certaines pouvaient en faire 4 et 5. Alors après, c’était des portées foutues, les bêtes étaient épuisées, et c’est pour ça qu’on a arrêté. En fait elles ne pouvaient pas courir donc on était obligés d’acheter pour leur donner à l’intérieur. Tandis que la Mérinos, ce n’est pas pareil… » (Alain Debard, Arcens).

Alain Debard convertit actuellement son troupeau en Mérinos, plus légère et mieux adaptée selon lui à ses surfaces de garrigue, pentues et fragiles. Il a actuellement encore les deux troupeaux séparés, dont l’un augmente et l’autre n’est pas renouvelé. Avec la Mérinos il travaille davantage en extérieur. Ses Blanches font beaucoup d’agneaux mais ont beaucoup de pertes, elles deviennent lourdes en fin de gestation, et finalement restent en bergerie. Malgré les pertes, sa productivité était beaucoup plus importante en BMC mais il avait beaucoup plus de frais

(jusqu’à 900 agneaux avec 600 brebis alors qu’il n’atteint pas tout à fait 400 agneaux avec 400 Mérinos). Son travail avec les deux troupeaux en parallèle montre deux orientations, l’une dont l’objectif est d’accroître les rendements, l’autre davantage en adéquation aux surfaces disponibles, et plus extensive. Ses blanches font des agneaux terminés en bergerie en 90 jours, les agneaux en mérinos sont terminés en 5 mois minimum en extérieur et pour 20% d’entre eux vendus sans passage en bergerie et sans complément alimentaire. L’alimentation en herbe en extérieur favorise une bonne lactation et réduit les risques de mammites et les animaux sont en meilleure santé. Alain Debard se sent aujourd’hui avec la Mérinos « plus berger qu’éleveur » :

« AD Je vais vous dire un truc c’est que, quand j’avais les blanches, je disais : Je suis éleveur de brebis, avec les mérinos on est bergers, ce n’est pas pareil ! Parce que quand on est éleveur, on a des bêtes, on les soigne, on produit, on va vers une forme d’intensification, on va regarder toujours le côté comptable quoi, vous comprenez ? On dit si on fait une erreur on va la payer tant… Par contre, quand on est avec les mérinos, on travaille des grandes surfaces, on est plutôt des bergers. On travaille la brebis, l’environnement, moins dans un but comptable parce que les brebis on va les adapter par rapport aux surfaces, par contre on va se déplacer plus, on est mieux berger.

CF Et ça, ça vous plait ?

AD Mieux oui. Parce qu’éleveur c’est : on se lève le matin, on prend les tracteurs, on fonce… il me semble qu’il y a une différence de termes.

CF La gestion est plus simple … ?

AD La gestion est plus simple mais c’est plus pointu au niveau des brebis

CF Et vous connaissez mieux les brebis maintenant ?

AD Je ne sais pas, c’est plus visuel, on est obligé de se déplacer, d’étudier sur le terrain. Alors que quand elles sont enfermées on s’habitue, le problème n’est pas le même. Les blanches elles allaient dehors, tac, il y a moins d’herbe dehors on approvisionnait dedans. On ne cherchait pas trop à comprendre, elles rentraient le soir, tac on donnait, elles mangeaient et terminé. (…)

CF Vous passez plus de temps avec les animaux ?

AD Ca n’a rien à voir, on est bergers ! Alors qu’à l’intérieur ça se maîtrise facilement.

CF Et les blanches entretenaient moins alors ?

AD Bien sûr, elles allaient toujours moins loin, les agneaux étaient à l’intérieur.

CF Vous avez vu la différence dans le paysage ?

AD Oui, les BMC ce sont des brebis lourdes, elles abîment énormément et quand elles mangent, la blanche elle mange très vite, elles arrachent des touffes d’herbes alors que les mérinos elles mangent un brin après l’autre, ça a une petite bouche et la motte ça l’abîme bien moins. Il y a beaucoup plus d’herbe. Et la blanche elle court, ça fonce, c’est toujours en déplacement et à fond la caisse alors que la Mérinos il y a de l’herbe là, elle va rester là… c’est mieux ! Enfin, pour cette garrigue-là, c’est mieux. » (Alain Debard, Arcens)

On voit ici que c’est l’animal qui détermine le mode de travail et la relation au territoire mais aussi la façon dont l’humain se définit à travers une identité professionnelle. L’éleveur s’adapte à des animaux, à un territoire rapproché, mais il reçoit aussi l’influence d’un modèle de production défini à l’extérieur de ce territoire qui tend à imposer ses méthodes, ici la sélection génétique. Le rapport sensible que les éleveurs entretiennent à leur milieu se trouve souvent contrarié par un modèle d’agriculture technicienne qui leur est imposé par les directives actuelles de l’agriculture, à travers les institutions, dans les formations, et par des règlementations et obligations.

Des béliers de races améliorées sont utilisés pour travailler la qualité bouchère des agneaux, béliers Ile de France le plus souvent ou Texel. Ces béliers, achetés chez des éleveurs sélectionneurs, généralement élevés en bergerie, s’adaptent mal aux pratiques extensives car ils n’ont pas l’habitude de travailler en extérieur. Certains éleveurs sont opposés à leur utilisation qui ne correspond pas à leur modèle d’élevage, au profit de béliers déjà acclimatés à leur territoire et qui peuvent être échangés. L’obligation de certification de la voie mâle prévue par l’article 653-6 du code rural et de la pêche, qui devait prendre effet en 2015, remettait en question ce droit des éleveurs à organiser leur propre sélection et était perçue par beaucoup

comme une mainmise sur leur façon de travailler30. Elle allait à l’encontre d’une tentative d’adaptation personnelle et locale à un milieu de vie. C’est aussi la recherche de la meilleure adaptation possible au territoire qui fait que la plupart des éleveurs gardent des agnelles de renouvellement.

« Moi j’ai un troupeau relativement sain, très adapté. Je garde mes agnelles parce qu’elles sont élevées à l’herbe et bien acclimatées, si je prends des brebis extérieures elles ne s’y font pas. (…) Avant j’achetais des béliers à Saint Chily, je ne le fais plus parce que c’est des béliers élevés à l’intérieur, à l’aliment, j’en ai achetés de jolis, très chers, je les mets en montagne là où on va.

CF Ils ne mangent rien ?

LB Non, j’en ai un qui est mort ! Ils ne supportent pas, ils ne sont pas habitués. Nous, entre bergers maintenant, on essaie de prendre des béliers entre nous qui sont acclimatés.

CF Ca peut tourner d’une exploitation à l’autre ?

LB Oui, on se les échange. Mais là on a un souci avec le génotype qu’ils veulent nous imposer, on n’est pas du tout d’accord, surtout les bios, surtout que ça ne va pas être facile de trouver, ils vont nous les vendre. CF Qu’est-ce que ça signifie exactement ?

LB Ils veulent nous vendre des béliers génotypés qui sont indemnes de tremblante. Mais moi, la tremblante, en 20 ans je n’y ai jamais été confrontée et surtout il faudra acheter les béliers industriels et ça, il n’en est pas question. » (Linda Bouet, Barnas)

Les modes d’alimentation des animaux sont aussi très variés, de l’extensif pur dans un élevage des Cévennes où les brebis mangent dehors toute l’année et ne sont complémentées qu’en foin et éventuellement en Luzerne, à certains secteurs d’altitude où la ressource est jugée insuffisante l’hiver pour offrir une autonomie alimentaire31, et les animaux nourris cinq mois de l’année en bergerie. Entre ces deux extrêmes on a des cas où les animaux sont nourris en bergerie mais sortent quand même dès que le temps le permet, des cas où ils ne sont complémentés qu’à partir de janvier grâce à la ressource en châtaigne, des cas où l’apport alimentaire pour les brebis allaitantes ou la finition des agneaux est composé de foin, de luzerne et de céréales fermières, d’autres fois d’aliment industriel, avec ou sans OGM, bio pour les élevages labélisés. Promu par les marchands, l’aliment industriel est critiqué par la plupart des éleveurs rencontrés, même parmi ceux qui l’utilisent (le plus souvent pour la finition des agneaux). L’aliment industriel est cher, « on ne sait pas bien ce qu’il contient », « ça ne fait pas naturel »32 mais il permet une finition plus rapide, « un agneau qui va vite »33 conforme aux critères des coopératives. Ceux qui vendent en coopérative et qui veulent avoir des agneaux « corrects » ou des agneaux « jeunes » indiquent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de complémenter, de « booster » les agneaux à l’aliment. Le point de vue de Mikaèl Giraud, qui met en avant la technicité et l’efficacité des aliments proposés sur le marché aujourd’hui, est assez marginal :

« MG Aujourd’hui on finit les agneaux assez vite parce qu’on a des équilibres sur les alimentations qui sont

très pointus quoi. Techniquement on a beaucoup évolué là-dessus.

CF C’est-à-dire ?

MG On a des aliments qui sont très équilibrés, qui poussent un peu plus là où il faut, qui sont un peu plus

riches dans certains matières pour gagner un peu du temps, tout ça à base de céréales. On n’a plus les

aliments d’une époque où on les gavait avec des produits… un peu de tout. Aujourd’hui, c’est céréales mais

avec un équilibre minéral qui permet d’avoir un agneau qui va vite.

CF C’est combien de temps à la finition ?

MG Il faut compter minimum 6 semaines en bergerie. Moi je considère que dès que je rentre les agneaux

environ 6 semaines après j’en mets à la vente.

CF Ils ont quels aliments ?

MG Pendant 6 semaines ils ont un aliment à base de céréales, concentré quoi, plus du fourrage à volonté, c’est tout à volonté. »

Maryline Imbert a modifié récemment les habitudes alimentaires de ses animaux vers « plus de pastoralisme » et l’achat de mélanges de céréales fermiers, sans limiter pour autant les rendements de ses brebis laitières :

« Tout ça, ce sont des choix qui se sont affinés au fur et à mesure parce que moi j’ai continué à faire des formations, avec Agribio Ardèche. Donc on a aussi au fur et à mesure géré l’alimentation de façon différente.

CF C’est-à-dire ?

MI La première année on achetait de l’aliment comme j’avais vu en stage, on a bien boosté les brebis avec et on achetait de la luzerne. Et puis on est partis un peu plus en mélanges fermiers, maïs, orge, minéraux et la luzerne achetée, pas d’aliment tout prêt. Déjà l’aliment tout prêt on avait fait sans OGM mais là on est revenus sur un mélange fermier. On a testé une année, on a bien tenu malgré les commerciaux qui sont revenus à l’attaque. Au niveau lait, on avait des bons résultats, donc cette année on est repartis comme ça. Ethiquement moi je préfère, on sait ce qu’on donne. L’idée c’était de ne pas forcément gaver les brebis parce que les gens qu’on avait rencontrés en formation ils disaient : une bête elle va manger beaucoup mais elle va aussi faire beaucoup de déchets derrière, les marchands d’aliments il sont contents parce que plus elles mangent, plus on les engraisse aussi, mais ce n’est pas forcément comme ça qu’on a les meilleures rentabilités. »

Une majorité d’éleveurs font un agnelage de printemps34, le plus souvent au début du printemps, seu135 ou associé à un agnelage d’automne, le second étant souvent moins important, pour le « rattrapage ». Certains associent36 l’agnelage de printemps à un agnelage d’automne et à un agnelage d’hiver, dans un autre cas à un seul agnelage d’hiver. L’agnelage de printemps permet de profiter au mieux de l’herbe, l’agnelage d’automne de la repousse sur les prés de fauche et de l’alimentation en châtaignes. Les brebis qui mettent bas en hiver37 profitent aussi des châtaignes en fin de gestation. Quelques rares éleveurs encore laissent le bélier dans le troupeau quasiment en permanence et les brebis « se gèrent elles-mêmes », tendant toujours vers l’agnelage de printemps.

Les agnelages dessaisonnés correspondent à des stratégies de vente le plus souvent : avoir des agneaux mieux payés par la coopérative, des agneaux toute l’année pour la vente directe, ou calés sur des demandes des consommateurs, pour des fêtes en particulier, l’Aïd El Khébir surtout, Pâques.

Presque tous ceux qui ont expérimenté les 3 agnelages en deux ans, pour produire davantage, en sont revenus à cause de l’épuisement des bêtes et parce qu’ils n’étaient pas en mesure de produire davantage de foin pour alimenter une production d’agneaux accrue, le coût de l’alimentation acquise était trop élevé.

Du fait de contraintes propres au territoire (climat, faune sauvage, pauvreté des pâturages, embroussaillement) peu d’éleveurs font de « purs » agneaux d’herbe. La plupart des mises-bas se font aujourd’hui dedans et la finition dans la majorité des cas en bergerie. Entre « l’agneau d’herbe » (quelques cas) et « l’agneau de bergerie » (quelques cas), il existe une multitude de cas « mixtes ».

La plupart des éleveurs indiquent ne pas avoir la ressource suffisante pour finir les agneaux à l’extérieur. Ceux qui travaillent en coopérative doivent maîtriser la croissance des agneaux pour la conformation et, pour faire des agneaux jeunes, qui grandissent rapidement, la gestion en bergerie est plus facile. Le choix des agneaux d’herbe est souvent lié à un mode de vente directe ou pour l’Aïd El Khébir. Moins coûteux, il oblige l’éleveur à garder son lot aussi plus longtemps. Certains font encore du « broutard à l’herbe » qui peut être vendu entre 6 et 12 mois. L’élevage d’agneaux d’herbe est associé à des justifications éthiques : la maîtrise de l’alimentation, éviter les achats extérieurs, dépenser le moins possible et favoriser l’autonomie et la préservation du bien-être des animaux. Les animaux élevés en plein air sont plus résistants aux maladies et plus beaux. Les agneaux d’herbe sont aussi considérés par un certain nombre d’éleveurs comme meilleurs que les agneaux nourris uniquement en bergerie. Marianne El Bezzazi dit que « le pastoralisme donne une autre viande », Isabelle Avond, qui pratique deux agnelages, que les agneaux nés en mai sont meilleurs que ceux qui naissent en décembre. D’autres défendent à l’inverse l’agneau de bergerie comme une viande jeune, moins forte en goût et donc meilleure. Ainsi Sebastien Bourdely qui travaille en agneau de l’Adret :

« Le consommateur, il ne demande pas un agneau qui ait un an, qui soit fort, qui soit maigre, qui n’ait point de viande. Il cherche un agneau qui soit tendre, pas vieux, qui ait du goût, qu’il y ait de la viande sur une côtelette. Il veut quand même se régaler. Donc quand on arrive à faire des agneaux qui plaisent au consommateur on est contents. »

Les consommateurs sont supposés aimer la viande jeune et tendre, pourtant le marketing du label agneau de l’Adret est fondé sur l’image d’un troupeau sur un versant de montagne ensoleillé, et on est là assez loin de l’agneau de bergerie qui domine pour ce type de production38.

Selon Mickaèl Giraud, le consommateur préfère aussi une viande qui ne soit « pas trop rouge », la viande rouge étant celle des agneaux élevés à l’extérieur.

« MG l’agnelage de mai c’est une période où il y a toujours une poussée d’herbe intéressante donc les agneaux sortent avec les mères contrairement à l’hiver où ils sont en bergerie.

CF Ca ne fait pas les mêmes agneaux ?

MG Si vous arrivez à y trouver la différence, il faut me le dire !

CF Je me pose la question en fait ?

MG Peut-être un peu sur la couleur mais franchement les agneaux qu’on fait avec du fourrage et de la céréale ils sont super bons. Ce n’est pas les vieux agneaux… passé un temps les agneaux il fallait 6 mois pour les mener à terme donc forcément c’était des agneaux plus durs, plus fermes, plus forts surtout, et c’est un peu limage que certains ont gardé de ces agneaux forts qui sont immangeables quoi. Aujourd’hui les agneaux de 3 à 6 mois c’est très très bon, c’est pas fort, c’est assez tendre.

CF Mais qu’ils mangent du foin en bergerie ou de l’herbe en extérieur ça ne donne pas un goût différent ? MG Non. Peut-être qu’il y en a qui vous diront le contraire. Moi je trouve qu’on a une alimentation plutôt équilibrée, après les 6 dernières semaines ça peut modifier le goût parce que ça rentre en bergerie ils sont essentiellement au foin et à l’aliment. Après on arrive à modifier un peu les couleurs, si c’est le plus important je ne sais pas..

CF Les couleurs ?

MG La couleur de viande, oui, un agneau qui reste toute sa vie dehors la viande est beaucoup plus rouge et ça, les consommateurs, ils n’aiment pas trop. C’est le consommateur qui guide le commerce il ne faut pas croire ! »

Ainsi les viandes de broutard ou de tardon, comme le soulignent Jean-Claude Duclos et Marc Mallen dans les Alpes du Sud, n’ont plus la faveur des consommateurs qui leur préfèrent des

viandes «blanches», au goût uniforme et peu marqué. Pourtant seule la viande d’animaux élevés à l’herbe en extérieur rend compte des qualités de l’environnement dans lequel les animaux évoluent et met en valeur un patrimoine : « D’un mode d’élevage, autrefois susceptible de produire différents types de viandes, différentes laines et différentes races animales, ne subsistent plus que des systèmes d’élevage dont la production a été segmentée et homogénéisée, qui ne fournissent au consommateur qu’une seule catégorie de viande, parfois labélisée, mais banalisée, peu différente d’une région à l’autre. » 39 On peut se demander en effet si les agneaux d’herbe des Monts d’Ardèche (nourris aussi de broussailles et de châtaignes) sont bien valorisés aujourd’hui. La vente directe, en plein essor, offre toutefois une transparence sur les modes d’alimentation des agneaux, et leur provenance. Ainsi, si quelques éleveurs«, travaillant en agriculture biologique ont pris le label bio pour valoriser leurs produits ou pour étendre leurs lieux de vente, beaucoup d’autres travaillent comme, ou quasiment comme en bio, sans aucun label, mais favorisent une relation de confiance dans le cadre de la vente directe. L’aliment et les céréales cultivés en agriculture biologique sont considérés comme démesurément chers, et la démarche même d’obtention du label est jugée trop onéreuse ou injuste, puisqu’elle consiste à faire payer ceux qui respectent l’environnement et non les autres. Dans une démarche de type « raisonnée », il s’agit de garder le plus possible les agneaux dehors et « sous les mères », et de limiter les traitements antibiotiques ou anti parasitaires les mois précédant la vente.

« Le bio, parlons du bio, vous en achetez de la viande bio dans les magasins spécialisés ? Parce que vous voyez les prix dans la coop bio, 28 euros le kilo l’agneau, qui peut se payer ça ? Moi je ne suis pas pour bio bio bio, et puis de toute façon la pluie qui tombe c’est la même pour tout le monde ! Raisonné, oui, essayer de se rapprocher le plus de la nature, oui, voilà » (Marianne El Bezzazi, Issamoulenc)

« Nous on regarde les bêtes et même trop, comme si c’était des gamins » (Régine Chazalon, Montselgues)

Regarder les animaux

On reconnait un « bon éleveur » à ses capacités d’observation et à sa connaissance du troupeau.

Il faut regarder les animaux, disent les anciens dont les pratiques de garde permettaient une observation quasi permanente.

La garde « bâton planté », pratiquée dans le secteur du Tanargue, favorise l’observation et la connaissance des animaux, comme le souligne Mathias Guibert qui, dans les Alpes, a l’habitude d’une garde moins rapprochée sur des montagnes «à biais », ou sur des « vires ». Même les éleveurs qui ne gardent pas régulièrement se réservent des moments avec les animaux pour les surveiller, pour bien les voir et assurer un suivi régulier du troupeau.

« SB En terme de surveillance, il n’y a rien qui remplace la garde. Moi, en ce moment, même si je n’ai pas trop de temps, j’essaie de garder quand même régulièrement, au moins pour faire ce travail-là, passer trois quatre heures avec les bêtes à bien les regarder, à bien les voir. Là, tu vois, hier j’ai gardé, j’en ai soignées deux ou trois derrières que j’ai marquées. Je les ai rattrapées dans le bâtiment le soir. Quand tu gardes régulièrement, s’il y a une bête qui s’amaigrit ou qui a un souci, tu le vois. Quand tu les mets au parc, on a tendance à expédier ça, on les parque, on ferme la porte et on est tranquilles… mais du coup, on est moins bon dans le suivi des bêtes, ça c’est indéniable ». (Samuel Bonin à Valgorge)

Une bonne observation permet de faire face à l’imprévu et de s’y adapter. Observer les bêtes c’est être capable de repérer au premier coup d’oeil que quelque chose ne va pas, que le troupeau est perturbé, qu’une bête est blessée ou ne s’alimente pas bien, voir qu’une brebis va mettre bas ou encore juger de l’état d’engraissement des agneaux. La nouvelle génération utilise la pesée, la précédente jugeait à l’oeil, ou au toucher. La sensorialité est à la base du métier.

« En fait, quand on les trie, je le fais avec mon père parce que lui est très très bon pour les toucher, en fait on les touche sur le dos là, sur les reins, pour voir le gras où il en est, s’ils sont trop couverts c’est pas bon et si tu sens les os, c’est qu’ils sont maigres, il y a un point d’équilibre entre quand ils commencent à avoir un tout petit peu de gras et qu’ils sont prêts à tuer en fait ça se fait comme ça, là,

CF Au toucher ?

SB Au toucher ouais

CF Vous ne les pesez pas ?

SB Surtout sur les reins et aux apophyses aussi, sous la queue on sent aussi. Surtout les femelles, quand elles commencent à mettre du gras là, c’est le moment où il faut les vendre, après c’est trop gras et c’est pas bon. » (Samuel Bonin, Valgorge)

L’observation du comportement animal est essentielle, c’est « 80% du métier » nous dit Vincent Rieu : « Observer ce que font les brebis, comment elles mangent, ce qu’elles mangent, comment est l’herbe, comment le temps va tourner, en faisant du pastoralisme en extérieur, en extensif on va dire. Au pire, si les brebis ne sortent jamais, en leur donnant à manger dans la bergerie c’est pareil, c’est de l’observation, comment elles mangent, voir celles qui ne mangent pas, pourquoi elles ne mangent pas. » « C’est du maternage » selon les mots d’un éleveur du Diois, « l’éleveur est comme une mère qui s’assure que ses enfants mangent bien ». L’observation des animaux est encore plus valorisée dans les élevages biologiques où celle-ci pourra permettre de repérer l’attirance des brebis pour certaines plantes, et l’observation de leur comportement aider à un diagnostic dans le cas de l’utilisation de l’homéopathie pour les soins. Elle est aussi au coeur de la méthode Obsalim, outil de diagnostic et de réglage alimentaire appliqué par deux éleveuses rencontrées.

L’observation est couplée à une écoute du troupeau, les sonnailles étant aussi des indicateurs de l’état des animaux, selon qu’ils mangent, ou chôment, ou se déplacent, qu’ils sont calmes ou agités. Elles peuvent permettre de retrouver des bêtes égarées et une modification de leur volume sonore dans un gros troupeau de remarquer qu’il manque des animaux. Elles sont aussi utilisées pour repérer certaines brebis, par l’éleveur ou à l’attention d’un agneau jeune qui pourra retrouver sa mère plus facilement.

« Quand elles mangent, ça sonne d’une certaine façon, quand elles marchent la tête droite, ça sonne d’une certaine façon, si elles sont en montée ou en descente c’est différent, si elles ruminent, t’entends juste un son et quand la boule elle remonte ça fait « ting » ! » (Jean-Marc Dupuy, Balazuc)

Plus le troupeau est réduit, plus il est aisé de le maîtriser et de le connaître. Dans les troupeaux plus importants, les sonnailles, l’introduction de bêtes différentes (les noires du Velay par exemple), qui donnent des repères, facilite la comptabilité et la surveillance. L’identification est plus facile dans les troupeaux mixtes que dans les troupeaux de race pure.

Si certains éleveurs sont plus interventionnistes que d’autres, c’est encore l’observation qui est privilégiée au moment de l’agnelage. L’éleveur assure une présence régulière et observe, de loin s’il est présent, que tout se passe bien, mais préfère « laisser faire » pour que le premier contact entre la mère et l’agneau se passe au mieux. Il s’assurera, après la naissance, du bon démarrage de l’allaitement, remettant si besoin l’agneau sous la mère, débouchant les trayons, si nécessaire. L’agnelage avec des animaux de races bouchères, comme la race Berrichon, nécessite un suivi plus important au moment de l’agnelage car les agneaux naissent plus lourds.

L’observation régulière du troupeau nourrit la connaissance des animaux et le lien entre le berger et son troupeau. « Il faut connaitre son troupeau et que le troupeau connaisse son berger » nous dit François Blache, indiquant ici que les brebis collaborent activement au travail de l’éleveur. Connaitre son troupeau c’est être capable de mémoriser les origines et les filiations des animaux, leurs habitudes alimentaires. Un troupeau en général comprend une majorité d’anonymes et quelques brebis repères qui peuvent avoir été nommées. Ces brebis sont identifiées par leur histoire particulière, par un aspect ou un comportement différent, et par un attachement qui leur est propre. Les brebis familières sont souvent des brebis élevées au biberon que beaucoup d’éleveurs choisissent de garder. Elles peuvent porter des sonnailles qu’on réserve aux « meneuses », mais pas nécessairement.

IA : On est fières, c’est un peu notre mascotte !

CF : Elle n’a pas de sonnaille du coup?

IA : Non. On trouve que les sonnailles ça porte malheur de porter des cloches, alors on en met à celles qu’on ne connaît pas trop. (…) Méli Mélo, sa petite histoire, c’est que ma tante et sa copine se promenaient et elles ont entendu un petit agneau qui bêlait, elle était coincée dans les carreaux du grillage et un renard l’avait attaquée, il lui avait mordu le cou et n’avait pas pu l’emporter parce qu’elle était un peu trop grande et sa mère l’avait abandonnée, perdue, du coup, après, on l’a élevée. » (Isabelle Ambert, Saint-Genest-Lachamp)

 

Pouvoir de vie, pouvoir de mort

« On aime bien que nos agnelles servent à renouveler d’autres troupeaux. C’est triste à dire mais des fois on s’y attache. Les gens, ils ont du mal à comprendre parce que c’est notre métier et on se fait de l’argent dessus mais ça fait de la peine quoi ! » (Isabelle Ambert, Saint-Genest-Lachamp)

L’attachement aux animaux est variable d’un éleveur à l’autre. C’est surtout des femmes, lors de nos rencontres, qui ont exprimé cet attachement et les difficultés ou les contradictions qu’elles ressentent devant les choix de « garder » ou pas certains animaux. Pour elles, la dimension émotionnelle du métier semble prendre plus de place mais elle entre en conflit avec ce qu’elles considèrent comme une bonne gestion du troupeau, qui passe entre autres par un tri rigoureux. Elles ont l’impression « d’en faire trop » et ne se considèrent pas comme de « vrais » ou de « bons » éleveurs.

Si tout le monde estime qu’il faut « aimer ses bêtes », comme une valeur commune, les principes sur lesquels reposent le choix de se débarrasser d’un animal ou de le garder varient d’un éleveur à l’autre, et les façons de faire ne s’accordent pas toujours à la rationalité des discours.

Certains, comme Marianne El Bezzazi ou Isabelle et Béatrice Ambert, essaient de garder tous les agneaux en vie à la naissance, même les plus faibles, au risque de se trouver en contradiction avec ce qu’elles estiment devoir faire. Toutes préfèrent garder leurs agnelles ou les placer dans d’autres troupeaux pour « qu’elles continuent à vivre et à faire des petits »41, toutes nourrissent les agneaux abandonnés au biberon, « qu’ils soient jolis ou pas », et favorisent l’adoption.
CF Vous dites que votre pratique n’est pas très pensée moi je trouve au contraire !

MEB Moi c’est pensé mais je ne devrais pas avoir autant de petits qui ne vont rien faire ou mettre je ne sais pas combien de temps à grandir, il devrait y en avoir 5 ou 6 mais là j’en ai une vingtaine… Il n’y a pas trop de mortalité à la naissance, on a un bon taux de reproduction, mais il y a quelque chose qui ne va pas… CF C’est le fait aussi de ne pas réformer facilement ?

MEB Oui, aussi, voilà. Garder des brebis qu’on n’aurait pas dû garder, en tous cas qu’on n’aurait pas dû

mettre au bélier. Ca, ça demande une rigueur de gestion du troupeau, de connaissance des bêtes et puis de ne pas dire « Celle-là elle est jolie on va quand même la mettre… » Moi je ne suis pas complètement dans l’idée de.. pas de performance mais..

CF De productivité ?

MEB De productivité complète quoi. (…) On garde les anciennes, si elles font des petits on les garde longtemps, bien qu’il faut normalement éliminer celles qui finissent par faire des petits pas très jolis et tout ça, il faudrait pouvoir complètement se détacher de l’émotion, de l’émotionnel, et trier plus. Parce que là, on a des petits qui ne feront rien. Les vieilles brebis qui en font trois, ça ne donne rien du tout. Même si on allaite, même si on donne le biberon. Moi j’ai donné le biberon là, à une petite vingtaine d’agneaux, ils n’ont pas grandi assez. Ils finissent au bout d’un an à faire des bêtes mais ça coûte plus que ce que ça rapporte en fait. En plus, moi, j’essaie de tous les garder en vie à la naissance alors ça aussi, tous les éleveurs ne font pas ça, certains les éliminent à la naissance les tout petits quand on voit que ça va faire des problèmes, que de toute façon il y en a trop…. 3 agneaux pour deux mamelles il y a une mère qui les a élevés mais ça ne fait pas des bêtes hyper costauds..» (Marianne El Bezzazi, Issamoulenc)

Magali Gleyze utilise le lait de ses chèvres pour nourrir les agneaux abandonnés. Pour favoriser l’adoption, si une autre brebis est disponible pour allaiter parce qu’elle a perdu son agneau, Guilhem Dangel recouvre l’agneau à adopter du placenta de la brebis pour qu’elle identifie son odeur, Isabelle Avond prend la peau de l’agneau mort-né pour la mettre sur l’agneau à adopter :

« Si, admettons, il y a une brebis qui fait un agneau mort-né, ou qui meure à deux jours, ce que je fais, si j’ai un agneau qui est seul, qui n’a pas de mère, j’enlève la peau de son propre agneau et je le mets par­dessus la peau de l’agneau à adopter, et en fait la mère elle reconnait son agneau à l’odeur. Il faut le maquiller. Et ça arrive à marcher. Je lui laisse sa peau pendant deux, trois jours, et ça marche ! Ou alors, si je ne peux pas le faire adopter, c’est moi qui l’adopte au biberon ! » (Isabelle Avond, Saint-Julien-du-Gua)

D’autres éleveurs considèrent qu’ils n’ont pas le temps de nourrir les agneaux abandonnés, ou pas les moyens, ni de s’occuper des plus faibles, de ceux qui « de toutes façons ne rapporteront rien », même si dans les faits ils n’ont pas toujours « le coeur à les assommer » ou à les laisser mourir. « Il y a les choses qu’on dit et qu’après on ne fait pas, c’est ça aussi la difficulté » dit Marilyne Imbert. Et on voit bien ici que même ceux qui éliminent des animaux dans une logique économique, ne sont pas pour autant insensibles à ces animaux. La mise à mort, qui leur demande un courage qu’ils ne trouvent pas toujours, est pour eux, dans le cadre de leur logique de travail, nécessaire.

« Sachant bien qu’un agneau élevé au biberon, quand on sait le prix de la poudre de lait à un moment on se dit autant l’assommer quoi ! On ne gagne rien, et encore, si ça ne coûte pas, ce n’est pas grave mais si vous avez un agneau que vous avez fait téter, qui a passé tout le lait et qui vient mourir derrière, ça fait des pertes sèches, plus que sèches ! Ça coûte trop cher ! C’est des calculs, au bout d’un moment, on se dit : Les états d’âme, il faut les mettre un peu dans la poche quoi. Mais il faut arriver à faire le pas. Un agneau qui ne marche pas, un agneau qui est déformé, moi, je l’assomme. » (Mickaél Giraud, Saint-Joseph-des-Bancs)

L’âge de la réforme est plus ou moins avancé selon les éleveurs, les brebis les plus vieilles nécessitant plus de soins. Certains réforment très tôt alors que d’autres gardent leurs anciennes jusqu’à la fin. Isabelle Avond s’occupe de « ses mémés », les plus vieilles brebis qui vont assurer une transmission dans son troupeau, en les plaçant dans un lot à part, pour quelles ne se fassent pas bousculer et s’alimentent correctement.

Peu d’éleveurs ont recours au vétérinaire, si ce n’est pour certains en cas de césarienne, et ils effectuent le plus souvent les soins eux-mêmes. Pour des fractures, blessures ou infections importantes (comme les mammites) et si l’animal a peu de chances de s’en sortir, tous ne prendront pas le temps d’essayer de le soigner. Certains ne le font que pour les animaux auxquels ils sont le plus attachés, d’autres ont décidé qu’ils ne pouvaient plus se le permettre.

FH Passer du temps à soigner ça va bien au début, ou quand tu n’en as pas beaucoup non plus mais après, c’est même pas la peine ! Il ne faut pas t’amuser à ça parce que tu te mets dedans, tu n’as pas le temps, quoi ! C’est comme sauver un agneau au biberon qui va crever trois jours après, où tu auras passé 10 ou 15 heures à essayer de le faire téter, ce n’est pas la peine ! Ça ne reprend pas bien en plus, les agneaux qui ne se laissent pas téter tout de suite, ça ne va pas quoi, une agnelle qui est jolie cette année, qui est sauvée mais je sais que ça ne fera rien, je ne la garderai pas en brebis, ça ne vaudra rien. » (Frédéric Hubert, Sablières)
MG La dernière fois qu’un vétérinaire est venu, j’avais une toxémie de gestation, c’est de la nourriture trop riche, que des grosses brebis avec de agneaux dans le ventre qui crevaient. Il est venu il y en avait 5 de malades. J’ai payé le veto, les produits, et j’ai foutu les 5 à l’équarrissage. Je me suis dit : terminé ! Moi je ferai ce que je peux mais… au bout d’un moment, financièrement, on fait le choix. Moi j’ai fait le choix aujourd’hui, je fais ce que j’ai à faire. » (Mikaél Giraud, Saint-Joseph-des-Bancs)

Le fait de nommer les brebis et d’entretenir une familiarité avec elles nourrit l’attachement des éleveurs aux animaux. Les brebis élevées au biberon ont avec l’éleveur un lien privilégié qui perdure si celui-ci l’entretient en leur donnant régulièrement à manger « à la main », ou encore « une petite caresse de temps en temps ». Pour maitriser leur sentiment envers les animaux et leur émotion devant la mise à mort, une stratégie consiste à éviter de les nommer. Les agneaux ne le sont jamais et certains éleveurs, pour cette raison, préfèrent ne pas nommer les brebis.

CF Vous vous y attachez ?
CB Celles à qui je donne des noms, oui, mais j’évite de donner des noms.

BB Quand tu étais petite en tous cas, c’était dramatique !

CB Les agneaux, pas du tout, non, je sais, on sait que c’est pour vendre quoi ! Les brebis, on s’y attache,

mais on sait pour quoi c’est fait, c’est pas un chien, c’est pas un chat. On a celles à qui on donne des noms

auxquelles on s’attache plus… Les autres, on s’y attache, on aime qu’elles soient bien, tout ça, mais après

on sait que la fin est très rapide souvent.

CF Celles à qui vous donnez des noms ce sont celles qui sont élevées au biberon ?

CB Oui, mais ça ne marche pratiquement jamais, le plus souvent celles qui sont élevées au biberon meurent. On ne les garde pas souvent parce que ça ne devient pas des jolies brebis. Celles à qui je vais

donner des noms, c’est celles à qui je donne des noms depuis longtemps quoi !

CF Il y a des lignées de favorites ! » (Témoignage de la fille de François Blache, Marcol-les-Eaux)

SV En fait, j’essaie de ne plus donner de noms, avant quand j’ai pris le troupeau toutes mes 20 brebis avaient des noms, je n’allais pas chercher loin, une qui avait une tâche noire c’était tâche noire, des noms sur ce principe-là, quoi. Et maintenant, toutes celles-là sont mortes, la plupart, il me reste ma première agnelle qui est née en fait, que j’ai réussi à sauver cet hiver en fait mais.. voilà, donc autrement, toutes les autres sont mortes donc j’en ai peut-être 4,5 qui ont un prénom maintenant c’est tout.

CF Vous avez essayé de moins vous attacher ?

SV Oui, je crois.

CF Parce que c’est difficile ?

SV Oui, la preuve, j’ai ma première agnelle qui aurait dû mourir cet hiver et j’aurais dû la laisser mourir mais j’ai passé un temps fou pour essayer de la sauver et j’y suis arrivé ! Je ne sais même pas comment j’y suis arrivé parce que j’ai tellement essayé de trucs, d’huiles essentielles, d’homéo..

CF Qu’est ce qu’elle avait ?

SV Oh elle était épuisée en fait ! avec la pluie et tout ça, elle ne se levait plus, avec la tête comme ça, voilà. Et c’est peut-être aussi pour ça que je dis que je ne suis pas une vraie éleveuse, c’est que je pense qu’il faut avoir du détachement par rapport aux animaux, la plupart des éleveurs ne mènent pas les brebis aussi vieilles que ce que nous on les mène et ça se comprend parce que c’est des animaux derrière, qui vont avoir des problèmes de mammites justement ou qui vont être trop fatigués, donc il va falloir complémenter et ainsi de suite, en plus ce n’est pas chouette dans un troupeau, quelque part. Les vieilles brebis elles ne sont jamais belles donc c’est vite vu, on ne va jamais vous dire que vous avez un beau troupeau sui y a de vieilles brebis au milieu ! Et oui, des fois il vaudrait mieux les faire partir en réforme et que ça vous rapporte un petit quelque chose avant d’attendre qu’elles meurent. » (Sylvie Volle, Dornas)

Accompagner la vie et donner la mort, soigner, aimer, et vendre, le métier est complexe est plein de contradictions auxquelles il appartient à chacun de donner du sens. On entend, avec de multiples nuances selon la personnalité des éleveurs, d’un côté un discours «économique » ou « comptable », de l’autre un discours qui privilégie la relation à l’animal, plus « humaniste » selon les mots d’une éleveuse42, ce dernier n’étant pas toujours complètement assumé car il entre en contradiction avec les logiques de production et de rentabilité de l’activité. Est-ce qu’être un « bon éleveur » c’est savoir « trier » sans état d’âme ? Si l’on considère le prix de vente d’un agneau, probablement. Mais la relation à l’animal domestique n’est pas motivée que par la production d’agneaux, elle repose souvent sur une volonté de vivre et de travailler avec des animaux43, et l’élevage apparait comme un moyen de l’accomplir. Cette relation de vie et de travail avec des animaux d’élevage entre aujourd’hui en contradiction avec le modèle de production animal, qui est prédominant, et déstabilisant. Le dernier extrait montre aussi que les troupeaux qui contiennent des animaux faibles, vieux ou malades, ne sont pas considérés, du point de vue de leur image, comme de « beaux troupeaux », et donc le travail des éleveurs qui constituent de tels troupeaux, moins valorisé. La tension entre élever et produire est permanente, chaque éleveur y est confronté dans son propre travail et cette dialectique trace aussi une frontière entre ceux qui sont clairement identifiés comme étant d’un côté ou de l’autre. Les uns ne se reconnaissent pas dans des pratiques qui seraient uniquement tournées vers la rentabilité, les autres dans des pratiques qui, parce qu’elles ne le sont pas assez, sont considérées comme peu professionnelles.

« Après, tout dépend comme on est gourmand. Moi je ne roule pas sur l’or mais je vis bien. Tout dépend comme on veut vivre aussi. Moi je vois certains éleveurs, quand on parle des agnelages, vous voyez S et L, ils élèvent des agneaux au biberon. Il y a un petit agneau qui est faiblard, ils vont l’élever au biberon, c’est vrai que ça ne rapporte rien mais voilà, l’agneau nait, il n’a rien demandé, lui ! Vous avez des éleveurs, comme ça ne rapporte rien, on fout un coup de barre à l’agneau et on n’en parle plus, quoi ! (…) Quand ils ont des brebis qui font des mammites, ils les bazardent, parce qu’ils ne veulent pas prendre la peine de soigner la mère, de faire un biberon. C’est vrai que ce n’est pas rentable, ils ne veulent pas s’emmerder. C’est des gens que je vois, il faut que ce soit rentable! » (Isabelle Avond, Saint-Julien-du-Gua)

Ce dernier point de vue est en adéquation avec la conception défendue par Jocelyne Porcher selon laquelle la mise à mort des animaux, pour être acceptable pour l’éleveur, doit se justifier par une circulation de la vie entre humains et animaux, un don de l’animal qui a, en retour, une « vie bonne »44. L’éleveur, s’il est dans un rapport intéressé à l’animal, puisqu’il vit du troupeau, est pourtant aussi celui qui accompagne l’animal et l’aide à vivre le mieux possible45. Ainsi, la mort peut être vécue comme un échec si elle n’est pas décidée par l’éleveur, a fortiori si elle est donnée par des bêtes sauvages sur des animaux en bonne santé.

Vincent Rieu nous dit qu’il faut être « sensible sans sensiblerie », être sensible à l’état des brebis en cultivant l’observation, en extérieur comme en bergerie, et dans le même temps opérer un détachement pour ne pas être trop affecté par la mort et les pertes d’animaux qui sont fréquentes et inhérentes au métier.

« CF Sans sensiblerie pourquoi ?

VR Parce que des fois il y a un agneau qui est mal formé, on voit très bien qu’il ne va pas survivre, il vaut mieux le tuer que d’essayer de faire de l’acharnement thérapeutique parce que c’est joli un petit agneau ! Le fait de faire de l’élevage d’êtres vivants, il y a forcément des morts, des blessures, et dès le départ on sait qu’il y aura un taux de mortalité des agneaux, des brebis, et ça, il ne faut pas le prendre sur soi, il faut essayer de faire le mieux possible et même en faisant tout impeccable, je prends l’exemple des agneaux, il

y en a toujours un couillon qui va se passer la tête entre la barrière, qui normalement ne risque rien du tout mais qui va arriver à se pendre, ou une ficelle qui traîne il va jouer avec la ficelle, il va réussir à se pendre. ça c’est inhérent au métier on va dire, au fait d’élever des êtres vivants. »

Selon Sébastien Bourdely. « on ne peut pas tout maîtriser », c’est ce qui fait la dureté de ce métier : « le plus difficile en élevage ovin, c’est de se forger un caractère un peu fort » pour « encaisser » ; d’autres diront pour « accuser les coups ». Dans un monde où la mort est devenue taboue, ce métier implique d’y être régulièrement confronté et amène ceux qui l’exercent, comme nous le confiait un éleveur dont ce n’était pas le premier métier, à vivre un autre rapport à la mort.

 

le troupeau comme un seul corps

Le troupeau n’est pas seulement un ensemble de brebis, plus ou moins familières, il forme lui-même une unité et est souvent évoqué comme un seul corps. L’éleveur façonne son troupeau par la sélection et les choix qu’il opère, et il peut être amené à se débarrasser d’un élément pour le bien ou la tenue de l’ensemble. Une attaque de loup, même s’il ne prélève que quelques bêtes, est susceptible de perturber l’équilibre du troupeau dans son ensemble aussi.

Constituer un troupeau qui se tient prend souvent des années. C’est un apprentissage, de l’éleveur vers ses brebis, des brebis vers l’éleveur, mais aussi des anciennes aux agnelles, pour qu’elles perdent toute velléité d’indépendance et apprennent à rester ensemble, à développer « l’instinct de troupeau » propre aux brebis (à la différence des chèvres), ainsi que la connaissance des parcours.

« Toutes mes agnelles que j’élève au biberon qu’elles soient jolies ou pas jolies je les garde, pourquoi ? Parce qu’elles sont familières et quand on va dehors, quand vous rassemblez votre troupeau, il n’est pas fou. Vous avez vos familières qui arrivent, les autres sont un peu moins fofolles. » (Isabelle Avond, Saint-Julien-du-Gua)

Les sonnailles permettent de déterminer les contours du troupeau, sa tête (les meneuses), sa frontière (celles qui ne suivent pas bien, les indépendantes, les pénibles, qu’on retrouve à la marge), son coeur (celles qu’il faut protéger, les jeunes mères, les brebis blessées).

L’été, sur le Tanargue, des bergers salariés travaillent avec 16 marques de troupeaux différents et une grande variété de races. Les premières semaines sont consacrées à « bien serrer le troupeau », à tenir les brebis ensemble alors qu’elles proviennent d’élevages différents et n’ont pas été manipulées de la même façon. Le fait d’avoir des brebis qui ont été gardées par les éleveurs facilite le travail des bergers salariés, car elles ont l’habitude de la garde et sont plus faciles à tenir. Lorsque les brebis qui sont montées sont « en état », la mise en place du troupeau en est aussi facilitée. Un beau troupeau pour le berger est un troupeau dans lequel toutes les brebis sont « belles », en bonne santé, parce qu’elles mangent correctement, que le travail sur le troupeau est régulier, et que l’éleveur connait bien ses animaux, leurs provenances, leurs filiations, leur état sanitaire.

Le chien est le compagnon incontournable de la conduite du troupeau. Les éleveurs y sont particulièrement attachés. Le chien de conduite prolonge les ordres du berger par ses déplacements, et lui évite d’avoir à courir lui-même. On entend souvent que ceux qui n’ont pas encore de chien dressé doivent « faire le chien ». Le border collie est la race de chien de berger

aujourd’hui la plus représentée sur le territoire46. Un bon chien de berger comprend que les brebis doivent rester ensemble, il intervient quand c’est nécessaire en les encerclant pour les rassembler mais sait aussi être discret et les laisser manger en paix. Le dressage nécessite de passer du temps avec le troupeau, il n’est donc pas facilité par la conduite en parcs. Beaucoup d’éleveurs témoignent de leur difficulté à trouver le temps de dresser leurs chiens

correctement :

« Maintenant, c’est vrai qu’avec les clôtures, on prend les brebis d’un parc, on va les changer, ça dure une demi heure, une heure, et puis c’est tout, et c’est vrai que faire travailler le chien maintenant c’est un peu plus long, je vois qu’ils n’apprennent pas comme avant quoi ! La clôture ça a du bon, oui et non. » (Isabelle Avond, Saint-Julien-du-Gua).

Selon André Audibert, ce savoir-faire lié au dressage s’est perdu avec la généralisation de la conduite en parcs et le border collie, de race anglaise, parce qu’il se dresse beaucoup plus facilement qu’un berger des Pyrénées, a pris le pas sur les races françaises :

« Il y a eu toute une génération grillages, clôtures, et donc on a abandonné le chien. Il y en avait éventuellement un, mais qui ne servait à pas grand-chose, pour marcher sur la route, pour aller de la bergerie au pré, donc on a perdu cette notion de dresser un chien de berger. Et puis après, on s’est rendu compte au fil du temps quand même, que c’était bien utile un chien de berger… Le parc est trop grand maintenant, il y a 10 hectares, il y a des brebis partout, comment fait-on pour les ramasser ? Donc il fallait un chien. Mais on ne savait plus le dresser correctement. On prend un Beauceron, un Briard, un berger des Pyrénées, les races françaises elles ne sont pas adaptées, il faut éduquer les chiens. Alors que les anglais étaient plus forts que nous, ils ont créé cette race de Border Collie, capable de ramasser sur des centaines d’hectares des brebis. C’est pour ça que le chien est furtif, parce que la brebis est sauvage, il s’approche doucement, et ce Border Collie apprend à un profane quasiment comment il faut faire pour manipuler un troupeau !»

Près de la moitié des éleveurs interrogés vendent leur production en direct, l’autre moitié à des grossistes ou en coopérative, les Bergers du Soleil essentiellement et pour l’un d’entre eux Cobevial en Lozère. Alors que la filière coopérative, suite à une succession de fusions47, se concentre et tend à s’éloigner des petits producteurs, les circuits courts s’organisent sur le territoire à travers le développement de la vente directe.

Suite à l’arrêt d’activités du groupe coopératif de Grillon, les abattoirs d’Aubenas, soutenus par les coopératives Les bergers du soleil Et Prov’alp l’Agneau du sud, ont été rénovés en 2010, augmentant leur cadence d’abattage et leur productivité ainsi que la qualité sanitaire de leurs services. Cet outil permet de traiter la viande à proximité, à la fois pour l’abattage des agneaux destinés à la coopérative des Bergers du soleil et pour les éleveurs, de plus en plus nombreux, qui se lancent dans la vente directe48.

La rénovation des abattoirs d’Aubenas constitue une évolution très positive pour les éleveurs d’Ardèche, mais l’outil ne pourra perdurer, comme le rappelle Mickaél Giraud, secrétaire général de la FNSEA et président de la fédération générale ovine, que si ceux-ci maintiennent un certain niveau de production. Il considère que la production d’agneaux doit être revalorisée par l’Etat et le système des primes qui privilégie aujourd’hui la production de service au détriment de l’économie et de la fonction agricole de l’élevage, d’autant plus que l’offre est aujourd’hui très inférieure à la demande. La réforme de la PAC 2015, qui fera porter les aides sur le nombre d’agneaux vendus non plus sur le nombre d’agneaux nés, va selon lui dans le bon sens :

« Pour moi, ça incite à faire de l’élevage parce qu’on ne veut pas que des tondeuses. On a des coins c’est des tondeuses, c’est tout. Nous, on a besoin d’agneaux sur la filière donc on aide pour faire de l’agneau, c’est ça le but. Modifier un peu les choses pour que les gens produisent un peu plus d’agneaux. Si on veut que la filière dure, parce qu’on a aujourd’hui les abattoirs, les outils de transformation, on est tout structurés. Si on ne produit pas plus, toute notre structure se fout en l’air. On a bien travaillé pour mettre en route cet outil il faut qu’on produise de l’agneau pour que l’outil dure. » (Mickaêl Giraud, Saint-Joseph-des-Bancs)

Pour ceux qui travaillent en coopérative49, la valorisation par des labels de qualité, un bon classement, est gage de travail bien fait.

« SB ça, c’est des points positifs de l’élevage, c’est que quand on fait des bons agneaux avec un signe de qualité et qu’on met des agneaux au camion de la coopérative et qu’on a des bons rendements, des bons classements, c’est une satisfaction, ça veut dire qu’on a bien travaillé toute l’année. Si on a mis 30 agneaux et qu’il y a 25 ou 28 agneaux classés Adret, ça veut dire qu’on a réussi notre travail quoi ! » (Sébastien Bourdely, Usclades-et-Rieutord)

Les labels de qualité existant offrent aux consommateurs une caution sur les conditions de production, de transformation et de conditionnement des agneaux, mais ils n’identifient pas les productions comme appartenant à un terroir particulier ni à un savoir-faire propre à ce terroir. Le travail avec les coopératives offre une sécurité, une stabilité aux éleveurs. Mais pour être rémunérateur il suppose de se conformer à des critères de croissance assez précis qui peuvent être contraignants pour ceux qui travaillent essentiellement dehors.

Plusieurs éleveurs travaillent pour la communauté musulmane et la fête de l’Aïd El Khébir, aujourd’hui presque toujours en passant par les abattoirs, abattoirs d’Aubenas ou abattoirs occasionnels, alors que beaucoup vendaient auparavant en vifs. Les agneaux vendus pour cette occasion sont des agneaux lourds, de plus de six mois, des mâles, non blessés, avec la queue non coupée. Les agneaux de couleur noire ne sont pas tellement appréciés. Ce type de vente se fait souvent par réseau de proximité, les gens viennent un mois avant l’abattage et choisissent les animaux qui sont marqués. Ce type de clientèle suppose d’adapter sa production et l’agnelage autant que possible à la date de la fête, qui varie d’une année à l’autre.

La vente directe d’agneau découpé, à la ferme, livré ou encore en boutique de producteurs, est en plein essor. Elle permet de renouer des liens avec les habitants et de valoriser la production locale, pour peu qu’on se sente un peu « vendeur ». Guilhem Dangel, qui a créé son propre atelier de découpe, incite les gens à venir acheter sur place pour voir comment il travaille. La vente du producteur au consommateur permet au consommateur de connaître la provenance et les modes de production de la viande qu’il achète (sans passer nécessairement par des labels), et aux éleveurs d’avoir des retours directs sur leur production et « de voir ce que les gens attendent ». C’est une activité rémunératrice mais qui demande du temps et des investissements. Tous les éleveurs qui la pratiquent trouvent facilement des clients sur un périmètre restreint, l’offre étant encore inférieure à la demande. Pour l’avenir, certains ont le projet de développer la vente en faisant appel à leurs réseaux personnels, sur des sites plus éloignés.

Le plus souvent les éleveurs découpent chez Audigier à Aubenas. Une éleveuse travaille avec la Cuma Les cochons bourrus51, premier atelier de découpe français. Un seul éleveur a son propre atelier de découpe mais deux autres ont aujourd’hui le projet d’en construire un. La viande découpée et vendue par demi-agneau ou agneau entier coûte entre 11 à 13 euros le kilo en moyenne, vendue à la pièce elle est plus chère.

Maryline Imbert produit du fromage de brebis depuis 2012. Beaucoup plus rare que le fromage de chèvre en Ardèche, ce fromage est apprécié des consommateurs aujourd’hui comme une alternative au fromage de vache, moins allergisant, et aussi pour son goût, que beaucoup découvrent. La vente sur les marchés locaux favorise le lien social et les retours directs du consommateur au producteur.

La coopérative Ardelaine, basée à Saint-Pierreville, achète et valorise la laine des éleveurs du territoire et propose un service de tonte apprécié par tous52, qui s’adresse même aux plus petits troupeaux. Un contrat de qualité est passé avec les éleveurs qui s’engagent à ne pas utiliser de traitements parasitaires non autorisés sur la laine, à adopter des mesures de propreté avant la tonte et à participer au tri. Les toisons sont triées et les laines rémunérées en fonction de leurs qualités et de leurs longueurs.

La BMC est la laine la plus répandue et la plus utilisée par Ardelaine pour la confection de ses matelas. Les laines des brebis Ile-de-France et Texel sont intéressantes pour la longueur de leur fibre, mais ces races sont rarement pures sur le territoire. La mérinos a une laine fine, adaptée à la confection de sous-vêtements, qui est bien rémunérée, mais du fait de l’augmentation du nombre de Mérinos sur le territoire, l’offre de laine tend à être supérieure aux besoins de la coopérative. Les laines noires ne sont pas achetées, de couleurs trop hétérogènes elles ne sont pas utilisées.

Les races, mais aussi l’alimentation et le terrain, jouent dans la qualité de la laine. Et les brebis en plein air intégral ont une qualité de laine nettement supérieure aux brebis de bergerie. La laine est plus propre et se développe mieux quand elle est soumise aux intempéries, les brebis qui partent en montagne l’été ont une laine magnifique selon Julien Valade, et un meilleur rendement après lavage.

Selon la quantité de laine sur les brebis, la vente paye ou non le service de tonte. Ardelaine propose aux éleveurs un paiement en bons d’achats sur lesquels le prix de la laine est majoré. Ils souhaiteraient aujourd’hui voir les éleveurs adhérer à la coopérative.

Certains éleveurs valorisent leur laine directement, Linda Bouet la vend pour l’isolation des maisons, Sylvie Volle la fait filer, et la vend en écheveaux. Laurent Mayet récupère sa propre laine et la laine d’autres éleveurs. Il la fait laver, carder en Haute Loire, et sa collaboratrice feutre et transforme. Tous les deux vendent sur des marchés locaux.

« La laine avant, moi, je la jetais, on la jetait, tout le monde fait ça, on ne sait pas quoi en faire. Les filatures, elles n’en veulent pas parce qu’elle est trop sale, et puis c’est des petites quantités donc on ne sait pas quoi en faire, donc une année on a décidé de faire ça. Et puis j’arrêterai peut-être le mouton, je continuerai peut-être la laine. » (Laurent Mayet, Dompnac)

1 Dans la région du Diois que j’habite depuis 5 ans, je me suis intéressée à l’élevage ovin à travers différents travaux

sonores : Le loup dans la bergerie (2012) http://www.arteradio.com/son/615988/le loup dans la bergerie/;

Les gens de la Terre (2012-2014), https://soundcloud.com/c-fontana-sound-docs.

2 4 Groupements pastoraux ont été constitués grâce au Plan Pastoral des Monts d’Ardèche. Cette structuration des éleveurs a pour objectif « une mobilisation collective pour la mise en oeuvre de projets de développement » (source PNRMA).

3 Dont M. Ambert interrogé avec ses filles Isabelle et Béatrice.

4 Cf l’article de Bruno Latour sur l’évolution du concept de territoire et inadaptation des administrations territoriales à le représenter. « La mondialisation fait-elle un monde habitable ? », 2009

5J’ai choisi ici d’utiliser le mot « éleveur », qui est le terme le plus souvent employé par les personnes interrogées au cours de nos entretiens, le mot « berger » étant utilisé essentiellement pour évoquer la garde et la conduite du troupeau par bergers salariés ou par des éleveurs (donc réservé aux éleveurs qui gardent). Les uns et les autres emploient aussi fréquemment les termes « d’agriculteur » et de « paysan », plus rarement (3 citations seulement dans les enregistrements) le terme « d’exploitant agricole ».

6 Olivier Lazzarotti, 2010

7 L’appellation d’agriculture écologique a été employée par la sociologue et agronome Estelle Deléage a propos de l’agriculture mise en oeuvre par les agriculteurs du Réseau agriculture durable « en ce sens que la structure de production est considérée comme faisant partie intégrante de l’écosystème. Cette agriculture privilégie l’intégration et la complémentarité des productions animales et végétales. »

8 Source PNRMA

9 F. Blache, Mauras, Marcol-les-Eaux

10 Source PNRMA

11 Sébastien Bourdely à Usclades-et-Rieutord, Fanny Métrat à Antraigues-sur-Volane, les soeurs Ambert à Saint Genest-Lachamp, Frédéric Hubert à Sablière

12 Par Lynda Bouet par exemple, à Barnas, qui ne complémente pas et qui a mis en place un agnelage d’hiver.

13 Ainsi chez G.Dangel à Vals-les-Bains.

14 Originaire de Chine, le cynips est arrivé en France via l’Italie en 2007 et en Ardèche en 2010. Depuis, cette petite guêpe, dont la capacité de reproduction est très importante, a fortement progressé sur le territoire et notamment en Ardèche. Espèce invasive, elle pond dans les bourgeons au printemps et empêche la pousse des feuilles et la formation des fruits. Les pertes de récolte peuvent être considérables. Pour y faire face, les producteurs ardéchois ont recours depuis quelques années à un moyen de lutte biologique mais coûteux : le Torymus sinensis, prédateur naturel du cynips. Il s’agit aussi une petite guêpe qui pond dans les galles de cynips et se nourrit de la larve, empêchant donc son éclosion et son développement.

15 http://www.cynips-chataigne-ardeche.com/fr/

16 Respectivement M.Giraud, F.Metrat, S.Bonin

17 Yves Chanal, Chanéac

18 François Blache, Marcol-les-Eaux

19 Source PNRMA

20 Sébastien Bourdely, Usclades-et-Rieurtord

21 10 sur 21 éleveurs en activité rencontrés

22 La création de parcs a commencé dans les années 60 ou 70 selon les secteurs, « Avant on n’avait pas les moyens et ce n’était pas la mentalité » (Gérard Giraud à Saint-Julien-du-Gua).

23 En particulier l’Azurée des mouillères

24 Sur la période 2006-2010, la gestion du plateau de Montselgues a fait l’objet d’un programme LIFE «Préservation des landes, tourbières et chauves-souris du plateau de Montselgues ».

25 Sur les crêtes de Barnas Lynda Bouet note que les pâturages disponibles, de bonne qualité, pourraient permettre l’organisation d’une estive collective.

26 Source PNRMA

27 Bien que cet aspect ait peut-être tendance à être minimisé.

281 tiers des troupeaux rencontrés. Parmi les 21 troupeaux 7 sont mixtes, mélangés. 11 Sont en race pure, (dont certains avec deux races en deux lots séparés), 3 ont des troupeaux d’une race croisée IDF Texel ou Préalpes. 29 Jean-Marc Dupuy, Balazuc

30 Décidée en 2006, annoncée pour 2015, la certification obligatoire de la voie mâle a été abrogée par la Loi d’Avenir Agricole publiée le 14 octobre 2014 .

31 Sur la commune de La Rochette, Marius Rochette raconte que ses parents, dans les années 40, ne gardaient pas d’animaux l’hiver, ils ne faisaient pas d’agneaux de bergerie. Les agneaux étaient achetés au printemps sur des foires, des agneaux souvent « qui n’avaient pas eu soin » et revendus à l’automne sur des marchés à des négociants.

32 Isabelle Avond, St-Julien-du-Gua

33 M. Giraud, Saint-Joseph-des-Bancs

34 16 sur 21 éleveurs en activités interrogés

35 pour 7 d’entre eux

36 dans deux cas

37 deux cas

38 On peut lire sur le site de l’agneau de l’Adret http://www.agneau-adret.fr/que « Son lancement a pu se faire grâce à une longue réflexion de l’ensemble de la filière après un an d’étude et des enquêtes pour connaître les attentes des consommateurs et des distributeurs. Réunis et questionnés, ils ont été unanimes : cette viande doit être un symbole de la nature, de bon goût, de soleil. Tous avaient l’image d’un beau troupeau, sur le flanc d’une colline ensoleillée… »

39 Dans Transhumance et biodiversité : du passé au présent
40 4 exploitations

41 Marianne El Bezzazi, Issamoulenc

42 Maryline Imbert, Montpezat-sous-Bauzon

43 Cf sur ce point Jocelyne Porcher

44 Cf Duperray 2014

45 Anne-Marie Brisebarre à la suite de ses observations dans le Cévennes dans les années 70, écrit que« le berger est celui qui aide à vivre non celui qui tue » et s’il est amené à tuer un agneau mal formé c’est pour l’empêcher de souffrir ou en pensant à celui, abandonné, qu’il fera adopter par sa mère (Brisebarre, p41).

46 Le Border est originaire d’une zone frontière entre l’Écosse et l’Angleterre. Sa sélection est connue depuis le milieu du XVIIIe siècle (source Jocelyne Porcher et Élisabeth Lécrivain Bergers, chiens, brebis : un collectif de travail naturel ?).

47 La coopérative « Bergers du Soleil » est issue du rapprochement, en 2011, la Coopérative Die-Grillon et la coopérative de l’agneau de Haute Provence (SOCAHP), elle-même issue de différentes fusions. En moins de 10 ans on est passés d’une douzaine à deux coopératives d’aval dans le quart sud-est, Prov’Alp et les Bergers du soleil qui travaillent en partenariat avec la société Dufour et avec le groupe Ovimpex Distribution, spécialiste de la négoce, de la découpe et du reconditionnement, positionné à l’international.

48 « C’est important, pour les jeunes, le classement 2 permet dans les circuits courts de faire de la transformation et en

même temps de respecter toutes les normes d’hygiène. Sur les 3000 tonnes sur les abattoirs, les circuits courts représentent avec les bio autour de 15% de la production, donc ce n’est pas négligeable. Et il faut que les jeunes se

battent pour faire abattre ici en abattoir régional, c’est la volonté des élus d’avoir repris cet abattoir en régie municipale pour permettre à tous les éleveurs – parce que le maire est de formation agricole – qui sont ici, de ramener de la marchandise pour qu’elle soit traitée le plus près. On ne parle pas encore d’écotaxe mais dans les circuits courts c’est intéressant que eux puissent travailler rapidement leur viande et dans de bonnes conditions » (Pierre Sabatier, Abattoir d’Aubenas)

49 8 éleveurs parmi ceux que nous avons vus

50 43 abattoirs dont la liste officielle a été publiée 3 jours avant la fête ont reçu cette année l’autorisation d’abattage temporaire. L’absence d’une autorisation de dérogation à l’obligation d’étourdissement des animaux, accordée par le préfet, coûte, pour tout exploitant d’abattoir mis en cause, 1 500 € d’amende. Outre la carte d’habilitation au sacrifice délivrée par une des trois Grandes Mosquées (Paris, Evry et Lyon), les abatteurs doivent également être munis d’un certificat de compétence depuis le 1er janvier 2013, auquel cas ils risquent 750 € d’amende. Quant aux particuliers, l’abattage clandestin, de même que le transport d’un animal vivant sans agrément, est puni de six mois d’emprisonnement, qui s’ajoute aux 15 000 € d’amende pour le premier délit et 7 500 € pour le second.

51 La CUMA des cochons bourrus est un atelier multi-viandes implanté à Rosières. Cet atelier collectif fut créé en 1986 par un groupe de néo ruraux (appelés « bourrus »). La CUMA regroupe actuellement 11 adhérents et 10 utilisateurs non adhérents. La CUMA a également une petite activité de transformation de produits végétaux, car certains adhérents produisent des châtaignes. Les châtaignes sont transformées ou incorporées dans les produits à base de viande.

52 La Scop Ardelaine regroupe aujourd’hui 45 salariés dont 33 coopérateurs et a franchi en 2013 la barre des 2 millions d’euros de chiffre d’affaire. Ardelaine se définie comme une « coopérative de territoire »dont l’objectif est de développer la valeur ajoutée localement en favorisant les circuits de proximité dans le cadre de structures de l’économie sociale et solidaire. Elle commercialise ses produits (literie, vêtehments) à 98% à travers la vente directe, sur place et sur des foires et salons. (cf Béatrice Barras, Moutons rebelles)

Remerciements

A Béatrice, Isabelle Ambert et leurs parents, André et Agnès Audibert, Isabelle Avond, Béatrice et Gérard Barras, François Blache et sa famille, Samuel et Lisa Bonin, Lynda et Franck Bouet, Sébastien et Ludivine Bourdely, Yves Chanal, Régine et Jeannette Chazalon, Alain et Marcel Debard, Guilhem Dangel et sa famille, Jean Duplan et son fils Patrice, Jean-Marc et Edith Dupuis, Marianne et Houmad El Bezzazi, Gérard Giraud, Mickaèl Giraud et sa famille, Magali Gleyze et Thierry Tailland, Mathias Guibert, Frédéric Hubert, Vincent et Marylin Imbert, Damien Lamy, Pierre-Thibault et Isabelle Louche, Laurent Mayet, Fanny Métrat, Vincent Rieu, Marius Rochette, Julien Valade, Sylvie Volle et Olivier Baheux, pour leur participation au projet et pour leur accueil,

et à Flavie Ailhaud pour sa relecture et ses conseils éclairés.

Extraits sonores enregistrés pendant l’enquête et proposés à l’écoute dans le cadre de l’exposition à la Maison du Parc des Monts d’Ardèche « Des moutons et des hommes.. toute une histoire! »

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Cette étude a été initiée par un appel à projets du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche qui portait sur l’étude des pratiques pastorales ovines sur ce territoire. La démarche recherchée était double : enquête ethnographique et reportage photographique. Le calendrier du projet courait sur une période allant de juin à octobre 2014. 

Un des objectifs de l’étude était de contribuer à la production d’une connaissance sur le pastoralisme dans les Monts d’Ardèche, hier et aujourd’hui. Le projet était aussi porté par des enjeux contemporains de pérennisation de l’activité pastorale. 

Nous avons réalisé des enquêtes auprès de 21 éleveurs en activité, 4 personnes retraitées3, 2 bergers salariés de l’estive du Tanargue.  Nous avons rencontré des éleveurs sur les Cévennes Méridionales, les Hautes Cévennes, les Boutières, le plateau ardéchois, avec des troupeaux de tailles variées, diverses activités complémentaires et différentes situations de vie, installés depuis plus ou moins longtemps, dans un contexte de reprise ou non, travaillant seuls, avec un conjoint ou un associé, vendant en coopérative, à des grossistes ou en direct. Les entretiens étaient enregistrés ainsi que des moments de travail et l’environnement sonore. 

L’enquête ethnographique s’intéresse au point de vue des éleveurs, leur histoire de vie, leur conception du métier, ce qui motive leurs choix et modes d’exploitation, questionnant un certain rapport au vivant, à la terre, aux animaux, au paysage. La photographie vient nourrir l’observation, proposant une autre forme de rencontre, à travers la réalisation de portraits. Il s’agissait, à travers ces deux approches, d’étudier les relations qui se nouent entre des hommes, leurs troupeaux et leur territoire, à travers une activité d’élevage.

Le territoire dont parlent les éleveurs n’est pas le territoire administratif du PNRMA, c’est le territoire subjectif, vécu par chacun d’entre eux, territoire auquel il se sent appartenir : l’Ardèche, les Cévennes, et très souvent « la pente » qui reste une caractéristique territoriale presque unanimement partagée. C’est aussi le territoire resserré de son activité, qui est habité, travaillé : les terres pâturées, fauchées, et le territoire plus large et polymorphe dont il dépend : le plateau, la montagne, les crêtes, mais aussi les lieux d’abattage, de vente, à une autre échelle Bruxelles comme lieu où sont prises les décisions qui le concernent. Ces territoires de moyenne montagne, relativement isolés géographiquement, sont aujourd’hui reliés à l’Europe et au monde par un cadre économique dont les éleveurs dépendent pour subsister1 et la tension est forte entre les réalités locales et cet ordre global, à mille lieux des réalités des éleveurs que nous avons rencontrés et auquel ils sont sommés de se conformer.

Le contexte local est caractérisé par une ressource pastorale pauvre et des conditions d’exploitation peu mécanisables et difficiles. Subissant depuis l’après-guerre une forte déprise agricole, ces territoires sont gagnés par la broussaille et un ensauvagement que les agriculteurs, trop peu nombreux, ne peuvent plus maîtriser mais qu’ils parviennent, par leur travail et la présence de leurs troupeaux sur le terrain, à contenir. Les éleveurs vivent modestement, à l’image de la ressource disponible, conduisant des exploitations ovines peu rentables, le plus souvent combinées à des activités complémentaires. Les pratiques pastorales sont pour eux une façon d’habiter pleinement ces espaces montagnards, en étant par leur activité en relation et en interaction constante avec leur milieu. Insérés dans des relations de dépendance aux conditions climatiques, de sol, de flore, de faune, leur activité repose sur un équilibre toujours précaire. Dans ce contexte, on a affaire à des personnes qui toutes ont fait des choix de vie très affirmés et qui témoignent d’un fort attachement à leur lieu de vie. Une chose qui m’a beaucoup frappée en parcourant ces espaces avec eux est la connaissance intime qu’ils ont de leur milieu et le soin qu’il lui porte, comme si cette intimité qui s’arrête pour beaucoup d’entre nous aux murs de notre habitation ou de notre propriété s’étendait ici par delà les murs à chaque terre pâturée par leurs animaux.

Parler d’habiter, « c’est traiter la dimension géographique dans sa double portée essentielle, existentielle et politique. Autrement dit, habiter, c’est bien se construire en construisant le Monde. C’est la possibilité même de s’affirmer, singulièrement, par, dans, avec, voire contre sa géographie » Dès lors que l’on considère la notion d’habiter telle que l’a définie Olivier Lazzarotti, le monde intérieur, celui des représentations, de la pensée, des émotions, n’est pas séparé du monde extérieur et de l’observation des paysages. A travers cette notion d’ « habiter » on pourra s’interroger sur l’action des éleveurs et de leurs animaux sur les lieux qu’ils occupent, mais aussi sur l’influence profonde qu’exercent sur eux les animaux et le milieu ; comment le regard singulier qu’ils portent sur l’espace qu’ils habitent détermine la relation qu’ils entretiennent avec leurs voisins, comment la façon dont ils façonnent le paysage inscrit en eux une manière d’être au monde et marque le monde de leur passage.

 

Cette étude a été initiée par un appel à projets du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche qui portait sur l’étude des pratiques pastorales ovines sur ce territoire. La démarche recherchée était double : enquête ethnographique et reportage photographique. Le calendrier du projet courait sur une période allant de juin à octobre 2014. 

Un des objectifs de l’étude était de contribuer à la production d’une connaissance sur le pastoralisme dans les Monts d’Ardèche, hier et aujourd’hui. Le projet était aussi porté par des enjeux contemporains de pérennisation de l’activité pastorale. 

Nous avons réalisé des enquêtes auprès de 21 éleveurs en activité, 4 personnes retraitées3, 2 bergers salariés de l’estive du Tanargue.  Nous avons rencontré des éleveurs sur les Cévennes Méridionales, les Hautes Cévennes, les Boutières, le plateau ardéchois, avec des troupeaux de tailles variées, diverses activités complémentaires et différentes situations de vie, installés depuis plus ou moins longtemps, dans un contexte de reprise ou non, travaillant seuls, avec un conjoint ou un associé, vendant en coopérative, à des grossistes ou en direct. Les entretiens étaient enregistrés ainsi que des moments de travail et l'environnement sonore. 

L’enquête ethnographique s’intéresse au point de vue des éleveurs, leur histoire de vie, leur conception du métier, ce qui motive leurs choix et modes d’exploitation, questionnant un certain rapport au vivant, à la terre, aux animaux, au paysage. La photographie vient nourrir l’observation, proposant une autre forme de rencontre, à travers la réalisation de portraits. Il s’agissait, à travers ces deux approches, d’étudier les relations qui se nouent entre des hommes, leurs troupeaux et leur territoire, à travers une activité d’élevage.

Le territoire dont parlent les éleveurs n’est pas le territoire administratif du PNRMA, c’est le territoire subjectif, vécu par chacun d’entre eux, territoire auquel il se sent appartenir : l’Ardèche, les Cévennes, et très souvent « la pente » qui reste une caractéristique territoriale presque unanimement partagée. C’est aussi le territoire resserré de son activité, qui est habité, travaillé : les terres pâturées, fauchées, et le territoire plus large et polymorphe dont il dépend : le plateau, la montagne, les crêtes, mais aussi les lieux d’abattage, de vente, à une autre échelle Bruxelles comme lieu où sont prises les décisions qui le concernent. Ces territoires de moyenne montagne, relativement isolés géographiquement, sont aujourd’hui reliés à l’Europe et au monde par un cadre économique dont les éleveurs dépendent pour subsister1 et la tension est forte entre les réalités locales et cet ordre global, à mille lieux des réalités des éleveurs que nous avons rencontrés et auquel ils sont sommés de se conformer.

Le contexte local est caractérisé par une ressource pastorale pauvre et des conditions d'exploitation peu mécanisables et difficiles. Subissant depuis l'après-guerre une forte déprise agricole, ces territoires sont gagnés par la broussaille et un ensauvagement que les agriculteurs, trop peu nombreux, ne peuvent plus maîtriser mais qu'ils parviennent, par leur travail et la présence de leurs troupeaux sur le terrain, à contenir. Les éleveurs vivent modestement, à l'image de la ressource disponible, conduisant des exploitations ovines peu rentables, le plus souvent combinées à des activités complémentaires. Les pratiques pastorales sont pour eux une façon d'habiter pleinement ces espaces montagnards, en étant par leur activité en relation et en interaction constante avec leur milieu. Insérés dans des relations de dépendance aux conditions climatiques, de sol, de flore, de faune, leur activité repose sur un équilibre toujours précaire. Dans ce contexte, on a affaire à des personnes qui toutes ont fait des choix de vie très affirmés et qui témoignent d'un fort attachement à leur lieu de vie. Une chose qui m’a beaucoup frappée en parcourant ces espaces avec eux est la connaissance intime qu’ils ont de leur milieu et le soin qu’il lui porte, comme si cette intimité qui s’arrête pour beaucoup d’entre nous aux murs de notre habitation ou de notre propriété s’étendait ici par delà les murs à chaque terre pâturée par leurs animaux.

Parler d’habiter, « c’est traiter la dimension géographique dans sa double portée essentielle, existentielle et politique. Autrement dit, habiter, c’est bien se construire en construisant le Monde. C’est la possibilité même de s’affirmer, singulièrement, par, dans, avec, voire contre sa géographie » Dès lors que l’on considère la notion d’habiter telle que l’a définie Olivier Lazzarotti, le monde intérieur, celui des représentations, de la pensée, des émotions, n’est pas séparé du monde extérieur et de l’observation des paysages. A travers cette notion d’ « habiter » on pourra s’interroger sur l’action des éleveurs et de leurs animaux sur les lieux qu’ils occupent, mais aussi sur l’influence profonde qu’exercent sur eux les animaux et le milieu ; comment le regard singulier qu’ils portent sur l’espace qu’ils habitent détermine la relation qu’ils entretiennent avec leurs voisins, comment la façon dont ils façonnent le paysage inscrit en eux une manière d’être au monde et marque le monde de leur passage.

 

Un projet de la Maison du Parc des Monts d’Ardèche

Photographies : Jean-Pierre Vallorani

Ethnographie et prise de son : Caroline Fontana