Cabanes en pierre et mémoire agricole de la vallée de Quint

Cabanes, granges bergeries, cabanons, ces constructions agricoles en pierres, qui parsèment le territoire de la vallée de Quint, ponctuent le paysage et captent le regard.

 

Cabanes, granges bergeries, cabanons, ces constructions agricoles en pierres, qui parsèment le territoire de la vallée de Quint, ponctuent le paysage et captent le regard. Certaines ont subi des transformations, d’autres ont gardé leurs vieux outils et matériels entreposés depuis des dizaines d’années sous la poussière, comme figés dans le temps. Elles ont probablement été bâties au XIXe siècle ou à la fin du XVIIIe, à une époque où la vallée connaissait de fortes densités de population, et alors que le paysage était tout autre, moins boisé, plus cultivé. Elles témoignent de la façon dont les paysans s’inscrivaient alors dans leur lieu de vie, dans sa géographie.

Bernard Fort photographie ces constructions depuis 15 ans, il en découvre encore aujourd’hui sous la broussaille, ou guidé par des habitants plus anciens dans la vallée. Ils les a répertoriées sur une carte, différenciées selon leur emplacement, leur architecture. Ces petits bâtis agricoles photographiés, archivés, nous ont semblé propices à raviver une mémoire. Ils sont devenus les points de départ d’une enquête, à Saint-Julien, à Saint-Andéol, à Vachères-en-Quint, à Sainte-Croix, auprès de personnes natives ou immigrées dans la vallée, la plupart propriétaires d’une ou plusieurs cabanes. Que savaient-ils de ceux qui les ont construites, de leurs usages, du choix de leur implantation? 

Photographier les cabanons de la Vallée de Quint. Par Bernard Fort

Ma fréquentation de la Vallée de Quint remonte à mon enfance au cœur des années 60. Je suis fasciné par ces petites maisons abandonnées, souvent presque en ruines, et propres à nourrir mon imagination. Je suis impressionné par leur isolement et la petitesse de ces constructions de pierre dans lesquelles, pourtant, la vie me semble possible. Sans doute une vie en miniature… une vie de Robinson, d’ermite, de naturaliste, de contemplatif… une vie pauvre sans doute, mais aventureuse.
Lorsque je les visite, en cachette bien entendu, j’y trouve toutes sortes de curiosités apparemment oubliées : des vieilles charrues, des râteaux, des échelles de bois, des chaises dépaillées, des restes de placards encastrés dans les murs en hauteur attestant qu’il y a eu un étage et qu’on pouvait y vivre, des boites de conserves, des mégot, des vieux journaux, des traces de feux qui me disent que d’autres que moi y viennent peut-être encore, des excréments d’oiseaux, et j’en ai bien peur, la possibilité de rencontrer une vipère.
Souvent, pour m’y rendre, il me faut passer une clôture électrique ou barbelée, traverser un champ, sauter un gaudre, grimper en lisière de forêt, m’écorcher aux ronces agressives qui défendent les abords, regarder en arrière pour voir si le propriétaire m’a repéré (il y en a certainement un), tenter de pousser une vieille porte une peu pourrie, d’allure fragile qui refuse de s’ouvrir tant elle est prise dans les branchages, les tuiles tombées du toit, les buissons envahissants, la terre accumulée …
À vrai dire je ne sais rien de ces cabanons : sont-ils vraiment  abandonnés ?
Qu’ils aient été des abris, des remises, des bergeries ou des habitations m’intéresse moins que de m’y projeter moi-même, avec mes rêves… En avoir un, à moi, comme on a son coin secret. Et en faire quelque chose…
En bricolant, pour trois fois rien, je pourrais sans doute le restaurer, l’aménager, travailler un peu les abords pour en faire mon refuge, mon observatoire, le conservatoire de mes secrets, mon espace de silence, le lieu où plus tard je pourrais recevoir mes frères et sœurs, ou mes amis… si ça les intéresse de venir partager quelques temps mes rêves de Robinson.
Bien plus tard, au début du siècle suivant, me voici de nouveau dans la vallée, installé de manière définitive, en famille, dans une maison confortable, mais qui sans doute, il y a bien longtemps, n’était pas bien plus grande qu’une petite bergerie accrochée à la pente qui mène au plateau d’Ambel, en lisière de forêt… on en devine encore la trace en façade dans l’agencement des pierres !
Si je retrouve ici des rêves d’enfant, ces cabanons me fascinent toujours autant. Mais désormais ils racontent à l’adulte une part de l’histoire de la Vallée de Quint : Le pastoralisme, la vigne et les cultures en bord de rivière, la petite habitation relai indispensable lorsque les terres, avant le remembrement, pouvaient se trouver à presque une journée à pied de la maison familiale.
Et lorsque je les regarde, ils me semblent ponctuer et commenter le paysage. Ils sont muets et savent tout de leur histoire. Ils pourraient témoigner des usages, des coutumes et des savoir-faire des paysans de l’époque, mais ils gardent le secret.
Alors, armé de mon appareil photo, en toutes saisons, je me lance dans une sorte d’inventaire… de collection. Je numérote chaque construction et même les ruines, puis je reporte chaque numéro sur une carte. La photo devient l’outil me permettant de revisiter, d’analyser, de comparer, d’apprécier et d’aimer des paysages dont ils sont les figures de premier plan, les personnages principaux, mais aussi scruter mille détails, propres à chacun d’entre eux, qui racontent encore mille histoires vraies… si nous voulons bien les entendre.

Cabanes en pierre et mémoire agricole de la vallée de Quint Par Caroline Fontana
Cabanes, granges bergeries, cabanons, ces constructions agricoles en pierre, qui parsèment le territoire de la vallée de Quint, ponctuent le paysage et captent le regard. Certaines ont subi des transformations, d’autres ont gardé leurs vieux outils et matériels entreposés depuis des dizaines d’années sous la poussière, comme figés dans le temps. Elles ont probablement été bâties au XIXe siècle ou à la fin du XVIIIe, à une époque où la vallée connaissait de fortes densités de population, et alors que le paysage était tout autre, moins boisé, plus cultivé. Elles témoignent de la façon dont les paysans s’inscrivaient alors dans leur lieu de vie, dans sa géographie.
Bernard Fort photographie ces constructions depuis 15 ans, il en découvre encore aujourd’hui sous la broussaille, ou guidé par des habitants plus anciens dans la vallée. Ils les a répertoriées sur une carte, différenciées selon leur emplacement, leur architecture. Ces petits bâtis agricoles photographiés, archivés, nous ont semblé propices à raviver une mémoire. Ils sont devenus les points de départ d’une enquête, à Saint-Julien, à Saint-Andéol, à Vachères-en-Quint, à Sainte-Croix, auprès de personnes natives ou immigrées dans la vallée, la plupart propriétaires d’une ou plusieurs cabanes. Que savaient-ils de ceux qui les ont construites, de leurs usages, du choix de leur implantation?

A mes questions sur les cabanes ou cabanons, on répond par un silence, un haussement d’épaule, ou encore on suppose, on imagine, on ébauche des théories, car comme le dit Jack Marcel1, « c’est encore plus vieux », plus vieux que ce que les plus vieux peuvent raconter aujourd’hui. Françoise, sa femme, ajoutant : « nous, on ne posait pas de questions. Ils étaient là, c’est tout. » comme pour me rappeler que ces questions appartiennent au présent, au regard qu’on porte aujourd’hui sur une culture paysanne d’avant, disparue.

Sjoerd Wartena évoque fréquemment cette culture paysanne qui était en train de disparaître quand il est arrivé à Vachères-en-Quint bien plus tard, en 1973, et la façon de travailler des paysans qui lui ont appris le métier, les derniers à être restés alors que presque tous étaient partis dans le grand mouvement de déprise agricole : « Très diversifié, une grande connaissance de la nature et de leur entourage, un sens des limites, des limites de leurs capacités, une certaine humilité envers la nature, un mode de travail très calme et réfléchi ».

Le temps des cabanes est celui d’une agriculture à la main et avec les animaux, chevaux, boeufs2 , dont les attelages ont été conservés dans certains bâtiments. Une agriculture qu’on imagine à mesure d’homme, diversifiée, chacun travaillant de petites parcelles, élevant de petits troupeaux, dans une relation constante avec le milieu, dans un équilibre toujours précaire. Un temps où ces espaces montagnards

étaient pleinement habités malgré la dureté du travail dans la pente : « C’était un travail dur, la montagne » dira Marie-Thérèse Bernard3, arrivée en 1953 de la ville.

Au XIXe siècle, la vallée de Quint était un pays d’élevage extensif. Comme nous l’apprend l’article de Daniel Faucher-4, vers le 15 avril commençait la montée des troupeaux sur les versants vers une première ligne de bergeries se situant vers 750 mètres qui fournissaient un abri pour la journée, les troupeaux redescendant le soir, ceci jusqu’à la montée sur les sommets en Juin.  Le troupeau ovin avait considérablement grossi dans la première moitié du XIXe siècle. On dénombrait 1857 bêtes en 1806 et 5004 en 1841 et pas moins de 43 bergers et 20 bergères en 1851 dans les 4 communes. On comprend alors l’utilité des abris « à mi-côte » dont Jack Marcel nous dit qu’à « chaque serre de montagne, il y en avait un »5, et dont il a pu voir des vestiges dans son enfance. Ils sont aujourd’hui pour la plupart disparus. Servir d’abri pour les bêtes et le fourrage, c’est le premier usage identifié des granges bergeries ou cabanes de la vallée.

Dans un mouvement inverse, la population et les effectifs ovins ont diminué dans la seconde partie du XIXe siècle pour se stabiliser entre 2000 et 3000 têtes. En1891, on ne trouvait plus que 7 bergers. L’ouverture de nouvelles voies de communication (route de Valence aux Hautes-Alpes en 1835, route de Quint en1855, voie ferrée en 1885) a initié un changement de vie radical. Les fourrages artificiels se sont développés grâce à l’usage d’engrais minéraux, surtout des super phosphates acheminés par la voie ferrée. L’abondance de nourriture a favorisé le passage à l’élevage intensif. Certains renoncèrent alors à la montée sur le plateau. On peut imaginer que les granges bergeries de mi-pentes ont été petit à petit abandonnées. A la même période, le reboisement par l’Etat de 1557 hectares sur les pentes s’élevant vers Font d’Urles et Vassieux a transformé le paysage6.

La population de la vallée de Quint a connu une croissance pendant les trois premières décennies du XIXe siècle (1220 habitants en 1806, 1331 en 1831), pour diminuer ensuite (786 en 1911). Les hameaux des fonds de Quint se sont vidés les premiers avec le départ des jeunes. Sainte-Croix, pendant un temps, a tiré bénéfice de l’importance de la vigne et de la présence d’un filature de soie encore ouverte en 1920.

La viticulture, particulièrement à Sainte-Croix, où l’on trouve des constructions sur le modèle des cabanons de vigne7, connait aussi un bouleversement à la fin du XIXe siècle avec le phylloxera. Les trois communes de l’amont reconstituent après la crise 25 ha alors que Sainte-Croix, beaucoup plus atteinte, ne remet en état que 26 ha de vigne alors qu’elle en avait possédé 3508.

Plusieurs habitants témoignent de la présence d’une variété de vigne particulière, cultivée pour l’autoconsommation en tonnelle le long de la Sûre, le Clinton9, qui ne nécessitait pas de traitements.

Les cabanons sont souvent prétextes à parler des évolutions de l’agriculture10 et des modes de vie dans la vallée. Les personnes les plus âgés que j’ai rencontrées l’ont connue dans l’après-guerre alors que la population avait déjà diminué de moitié par rapport au siècle précédent. Elles témoignent de l’apparition des premiers tracteurs, de l’introduction des produits phytosanitaires, du remembrement, du dépeuplement, plus tard du développement des cultures de plantes aromatiques, celui de l’agriculture biologique, puis d’expérimentations en permaculture. Avec les

changements de vie, et la baisse de l’activité agricole, les cabanes en pierre connaissent de nouveaux usages, et certaines se transforment en habitats de loisir12.

Michel Maillet évoque le grand mouvement de départ qu’il a connu après la guerre ainsi que tous ses frères13. Quand Sjoerd Wartena est arrivé à Vachères en 1973, le pays s’était déjà vidé de ses habitants. La baisse de la population a été continue jusque dans les années 1980 (286 habitants en 1982). Depuis les années 90, elle augmente à nouveau. Au dernier recensement, la vallée de Quint comptait 379 habitants. Les nouveaux arrivants portent sur le paysage un regard neuf. Ils s’intéressent à son patrimoine. Bruno Robinne, architecte de métier, depuis son arrivée arpente la vallée et dessine ses paysages. Son observation de la façon dont les cabanes occupent l’espace et de leurs modes de construction nous donne des indications sur les intentions des paysans qui les ont bâties14. L’intérêt qu’on leur porte aujourd’hui répond probablement, comme le dit Françoise Marcel, à un besoin de repères… Il est peut-être lié aussi à des enjeux de transformation de l’agriculture qui sont des enjeux contemporains. Ce bâti en pierre, cabanes mais aussi ruines de péraillers, de terrasses, de canaux d’irrigation, quand il n’a pas encore complètement disparu sous la broussaille, nous rappelle à des pratiques paysannes qui apparaissent aujourd’hui comme des solutions : haies, talus contre l’érosion et pour la biodiversité, modèles de cultures couplées avec l’élevage producteur de matière fertilisante, pastoralisme, traction animale sur de petites parcelles. Avec la prise de conscience des dangers de la chimie sur les sols et la biodiversité, le dérèglement climatique, les nouveaux enjeux autour de l’eau, la remise en question de notre relation au vivant, ces pratiques appartiennent désormais aussi à l’avenir.

1 Capsule 2

2 Capsule 6, 14

3 Capsule 4

4 Article de Daniel Faucher, paru en 1920 dans la revue de Géographie alpine et repris par Michel Wullschleger dans les Etudes Dromoises

5 Capsule 11

6Le pays de Quint, Daniel Faucher, revue de Géographie alpine,1920 / repris par Michel Wullschleger dans Etudes Dromoises

7Capsules 15,14

8Capsule 16

9Capsule 13

10Capsules 6, 7, 8, 12, 16, 17

11 J’ai rencontré 11 habitants ou anciens habitants dans la vallée de Quint, 5 à Saint-Julien-en-Quint, 2 à Saint-Andéol, 1 à Vachères, 3 à Sainte-Croix.

12Capsule 17

13Capsule7

14Capsule 1, 9

00:00

Un projet de La bande sonore soutenu par le Département de la Drôme dans le cadre de l’Appel à projets patrimoniaux innovants et accueilli par l’Ancien  monastère de Sainte-Croix du 25 octobre au 5 Novembre 2023.

 

Avec: Bruno Robinne, Jack et Françoise Marcel,  Marie-Thérèse Bernard, Marc Bernard, Michel Maillet, Gaston Marce, Sjoerd Wartena, Guy Grangeron, Jean-Claude Beranger , Emmanuel Reymond.

Photographies: Bernard Fort

Recueil de témoignages et montage des pastilles sonores : Caroline Fontana